« Un beau tapis rouge. Un vice-président chinois souriant. Une rangée de jeunes vêtus de bleu et de blanc agitant des drapeaux chinois et américains en cadence. L’arrivée de Donald Trump en Chine mercredi avait tout l’air du début d’une rencontre diplomatique ordinaire. Sauf que…
« Sauf que le sort du monde risque d’être réécrit dans les deux prochains jours. À l’avantage du pays hôte.
« C’est un Donald Trump amoché qui a débarqué à Pékin. Il porte la guerre en Iran comme un œil au beurre noir. Et deux cicatrices au milieu du visage. Une laissée par l’annonce d’un taux d’inflation qui atteint 3,8 % aux États-Unis depuis un an, soit le plus haut taux depuis 2022. L’autre par le prix sans cesse croissant du baril de pétrole, une immense source d’irritation pour l’électorat américain.
« Et les Américains ne montrent pas du doigt Peter, John et James pour ces mauvaises nouvelles.
« Selon un sondage de CNN rendu public mercredi, 77 % des sondés estiment que les décisions de leur président sont responsables des hausses du coût de la vie. Même s’il a été élu surtout pour contrer ce problème.
« Et il faut dire qu’il ne fait rien pour les rassurer. En répondant à une journaliste, mardi, le président américain a dit qu’il ne comptait pas mettre fin à la guerre pour calmer la surchauffe dans le portefeuille des Américains. « La seule chose qui compte quand je parle de l’Iran, c’est qu’ils ne peuvent pas avoir l’arme nucléaire. Je ne pense pas à la situation financière des Américains », a dit l’élu républicain.
« Ça a le mérite d’être clair.
«À la tête de la deuxième économie mondiale, le président de la Chine, Xi Jinping, lui, est dans des dispositions bien différentes, tel un joueur de poker qui a deux as dans son jeu.
« Il veut que la guerre en Iran se termine, certes. Le double blocage du détroit d’Ormuz par l’Iran et les États-Unis a un impact direct sur l’approvisionnement de la Chine en pétrole brut, mais le pays dispose d’une réserve qui donne une marge de manœuvre temporaire à son dirigeant.
« Xi Jinping a aussi l’équivalent d’un autre détroit d’Ormuz dans son jeu. Les États-Unis ont besoin de minéraux critiques pour alimenter les technologies de pointe, les puces électroniques, les batteries et la défense. Ces secteurs névralgiques de leur économie dépendent largement de la Chine, pays qui produit 60 % des métaux liés aux terres rares. Xi Jinping a déjà démontré qu’il peut tenir en otage les chaînes d’approvisionnement américaines en bloquant l’exportation de ces minéraux. Cette rétention lui a permis de faire reculer le président américain quand il a tenté d’imposer des droits de douane exorbitants à la Chine. Il peut à nouveau jouer cette carte.
« Autre atout majeur dans son jeu, la Chine a une relation privilégiée avec l’Iran. Pour trouver une rampe de sortie à la crise actuelle qu’il a causée, Donald Trump a besoin d’une grande puissance qui chuchote à l’oreille du régime de Téhéran.
« La Chine aurait tout avantage à jouer ce rôle d’entremetteuse pour assurer son avenir énergétique, mais Xi Jinping, qui est tout aussi transactionnel que Donald Trump, ne le fera pas gratuitement.
« Et c’est là que cette joute entre titans a le potentiel de déraper. La Chine a le beau jeu pour demander des concessions à Donald Trump. Pour avoir accès aux technologies dernier cri, notamment en matière d’intelligence artificielle. Ce n’est donc pas un hasard si Air Force One a fait un arrêt de dernière minute en Alaska en chemin vers la Chine pour récupérer le patron de Nvidia, Jensen Huang. Il a en main des produits qui font saliver Pékin, mais qui restent hors d’atteinte de la Chine, autant pour des raisons de sécurité que de compétitivité. Donald Trump baissera-t-il la garde pour obtenir d’autres gains ? C’est possible.
« La Chine peut aussi entraîner les États-Unis sur un terrain glissant, soit celui de leur soutien à Taïwan, l’île autogouvernée que Xi Jinping promet de ramener dans le giron chinois de gré ou de force. Sauf sous la présidence de Joe Biden, qui a promis deux fois de se porter à la défense de l’île si elle faisait l’objet d’une invasion chinoise, les États-Unis ont toujours entretenu un flou stratégique autour de leur soutien militaire à Taïwan, tout en étant le principal fournisseur d’armes de Taipei.
« Xi Jinping pourrait demander à Donald Trump de laisser tomber Taïwan pour obtenir ce qu’il veut. Une concession qui ne coûterait pas très cher politiquement au sein de l’électorat républicain aux États-Unis, mais qui créerait la panique dans toute l’Asie, de Tokyo à Manille.
« Le tout ressemblerait drôlement à la décision de Donald Trump de concéder l’Ukraine à la Russie après des pourparlers avec Vladimir Poutine en novembre 2025. Les leaders européens ont dû se pointer à la Maison-Blanche en rangs rapprochés pour expliquer à Donald Trump qu’il était en train de se tirer dans le pied.
« À Pékin, on s’apprête à voir beaucoup de sourires, de poignées de main et de décorum, mais ce qui se déroulera derrière les portes fermées entre un président poqué et un autre en pleine possession de ses moyens pourrait permettre à la Chine de s’imposer comme le nouveau maître du monde. »
Chronique intitulée
Gros avantage Pékin
Laura-Julie Perreault
La Presse
le 13 mai 2026




