« Je suis née en 1987. Comme beaucoup de jeunes Québécois de ma génération, j’ai eu une enfance privilégiée. Mes parents avaient atteint un niveau de vie suffisant pour s’assurer que je ne manquerais de rien, la guerre froide était terminée, le filet social était solide, j’irais à l’université : mon avenir serait celui de tous les possibles.
« C’était une illusion. J’ai compris sur le tard que mon avenir ne serait pas celui que je pensais. Et celui de mes enfants, encore moins. Pendant mes études en sciences politiques, il y a 15 ou 20 ans, mes amis et moi ne parlions pas beaucoup d’environnement. Nous savions qu’il y avait des défis à l’horizon, mais ça ne nous semblait pas aussi important que la réforme du mode de scrutin ou le nationalisme. Ça nous semblait surtout très loin dans le temps.
« Pourtant, beaucoup de gens sonnaient déjà l’alarme à cette époque et bien avant. Je regrette de ne pas avoir été plus attentive, et je ne peux qu’imaginer à quel point ces scientifiques et manifestants ont dû se sentir seuls.
« Ma fille est née en 2019. Un rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a attiré mon attention pour la première fois cette année-là, et j’ai commencé à avoir peur et à en parler à mes amis. Quelques mois plus tard, la pandémie est arrivée et rien n’a plus jamais été pareil.
« Juste avant la naissance de mon plus jeune, à l’été 2023, le ciel s’est enfumé pour la première fois. Je me rappelle la marche vers la garderie ce matin-là, la main de mon aînée dans la mienne, mon bébé dans mon ventre. J’ai échangé quelques mots avec l’éducatrice. Nous étions sidérées toutes les deux.
« Trois ans plus tard, nous avons tous appris à ignorer les nœuds dans nos ventres quand l’odeur de la fumée envahit nos villes, mais nous sommes encore sidérés.
Comprendre
« Si je vous raconte tout cela, c’est que mon histoire, c’est peut-être aussi la vôtre. Nous savions, et pourtant, nous n’avions pas compris. En cet été 2026, la planète brûle. Des dizaines de milliers d’hectares ont brûlé en France, en Espagne, en Colombie-Britannique. Des centaines de maisons ont été réduites en cendres, des milliers de personnes, déplacées.
« Le rythme des changements climatiques s’accélère. De nouvelles études le confirment, mais vous le saviez déjà. Nous le ressentons tous : ce qui semblait une menace lointaine est maintenant réalité.
« L’horizon du temps qu’il nous reste à mener une vie normale, et peut-être à vivre tout court, se rétrécit chaque année. C’est majeur. Et pourtant, on parle si peu de l’avenir qui nous attend. Comme vous, je continue à planifier les vacances scolaires et à cotiser à mes REER, dissonance cognitive en prime.
« Pourtant, contrairement à d’autres risques qui menacent l’humanité, l’issue de la crise climatique est presque certaine. La planète va devenir inhabitable. En jargon gouvernemental : probabilité élevée, impact élevé. D’ici là, elle va exacerber toutes les autres crises.
Inconfort
« C’est normal d’avoir de la difficulté à intégrer ces informations. Notre cerveau, pour nous protéger contre l’inconfort et la dissonance, a tendance à minimiser les risques qui nous semblent éloignés dans le temps ou géographiquement. Nous nous habituons rapidement à de nouvelles réalités, et ce phénomène nous empêche parfois de voir l’ampleur du problème.
« Nous nous sentons coupables de nos habitudes de vie, ou encore nous avons l’impression que nos efforts ne serviront à rien si les autres n’en font pas aussi. Nous avons l’impression de ne pas avoir de contrôle, et cette impuissance nous paralyse.
« Mais nous sommes surtout sidérés. C’est allé trop vite, c’est trop complexe, trop gros. On n’arrive pas à comprendre ce qui se passe, à cerner la crise, à l’intégrer, à l’accueillir.
« Il faut surmonter ensemble cette sidération. Le monde a changé, pour toujours, et ne redeviendra jamais comme avant. Il faut regarder cette réalité en face, mettre des mots sur ce que nous vivons. En parler, entre nous, à nos proches, même si c’est lourd, même si on préférerait se changer les idées.
« Nous ne pouvons plus laisser les scientifiques et les manifestants porter cela sur leurs seules épaules. C’est une crise immense et collective, qui est en train de changer nos vies à tous de façon irrémédiable. N’attendons pas que les murs de feu nous encerclent pour en prendre conscience.
« Nous devons traverser l’inconfort, le choc, le deuil. De l’autre côté, il y a l’action. Une action lucide, qui ne sauvera peut-être pas le monde, mais qui pourrait le rendre un peu plus habitable, un peu plus longtemps. Et surtout, nous redonner du pouvoir et la force de continuer. »
Texte d’opinion intitulé
Surmonter la sidération climatique
Isabelle Giroux
Analyste de politiques publique
Le Devoir
le 15 août 2026










