« La Cour suprême a infligé un rare revers à Donald Trump vendredi, avec sa décision sur les droits de douane. Le président a vivement critiqué les juges, tout en assurant pouvoir mettre en place de nouvelles mesures « qui apporteront encore plus d’argent » aux États-Unis. Retour sur la question politique autour de la cause.
Comment Donald Trump a-t-il réagi ?
« Le président américain s’est dit « profondément déçu » par la décision de la Cour suprême, rendue avec une majorité de six juges sur neuf – ce qui signifie que trois juges conservateurs se sont joints aux trois juges libérales. « J’ai honte de certains membres de la Cour, absolument honte qu’ils n’aient pas eu le courage de faire ce qui est juste pour notre pays », a-t-il dit vendredi après-midi, en point de presse, suggérant aussi une ingérence étrangère. Deux des juges qui ont rejeté les arguments de l’administration, Amy Coney Barrett et Neil Gorsuch, ont été nommés durant le premier mandat de Trump.
« Il a ensuite félicité les trois autres magistrats qui lui ont donné raison et a salué le « génie » du juge Brett Kavanaugh, aussi confirmé sous sa présidence, pour les solutions avancées dans son opposition dissidente.
« Trump a également annoncé de nouveaux droits de douane de 10 % pour la majorité des pays, et a assuré avoir d’autres moyens d’arriver à ses fins. Les ententes déjà conclues seraient maintenues, a-t-il précisé. Les juges ne se sont pas prononcés sur de possibles remboursements ou leurs modalités.
La décision est-elle surprenante ?
« Pas exactement. Les questions posées par les juges lors des audiences il y a quelques mois avaient donné certaines indications sur leur façon d’interpréter la question soumise, soit le recours à l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA) pour justifier l’imposition unilatérale de mesures tarifaires. Cette loi accorde une latitude au président en cas d’urgence nationale, sans passer par le Congrès, pour viser des intérêts étrangers, mais n’avait jamais été utilisée auparavant pour imposer des droits de douane. Les juges ne statuaient donc pas sur la notion d’urgence, mais bien sur le cadre applicable.
« Surtout, la question des droits de douane est loin de faire l’unanimité, même chez les partisans de Trump. « Je pense que la politique autour de cet enjeu a donné aux conservateurs de la Cour suprême une réelle ouverture et qu’ils s’en sont prévalus, commente Matthew Dallek, professeur à la George Washington University. Parce que les droits de douane sont assez impopulaires dans la population. Ils ont divisé le mouvement conservateur, même sous Trump. »
« Le groupe Heritage Foundation, dans sa feuille de route très conservatrice Projet 2025, avait par exemple présenté les deux visions dans son plan pour un futur président républicain : l’imposition de droits de douane d’un côté, la défense du libre-échange de l’autre. Alors que les autres sujets – la fonction publique, l’avortement, l’environnement, par exemple – étaient abordés sous une position unie.
Quel impact politique pour le président ?
« Il est encore tôt pour le dire, et tout dépendra de la suite. Les droits de douane étaient une mesure phare de l’administration Trump, mais pour un bon nombre d’électeurs, l’enjeu économique est surtout lié au coût de la vie – les moyens utilisés n’étaient pas centraux. Or, le prix des aliments et des biens a continué à augmenter dans la dernière année, selon le Consumer Price Index. Les frais d’assurances médicales ont aussi bondi pour de nombreux Américains.
« Les critiques acerbes à l’endroit des juges du plus haut tribunal du pays et la promesse de garder le cap contre des pays qui « profitent » des États-Unis risquent de plaire à la base de Trump. « Une partie de son électorat réagira à ses attaques contre les démocrates, les juges non élus, les élites qui, dit-il, détruisent le pays, note M. Dallek. Mais c’est une carte familière, un élément déjà entendu maintes fois.
« Les propos trouvent un écho favorable chez les partisans convaincus. Mais ces électeurs ne sont pas ceux qui changent la donne le jour du scrutin.
Et la suite ?
« L’administration devra se pencher sur les autres mesures à sa disposition, moins flexibles. Les recours juridiques pour de possibles remboursements risquent de prendre du temps. Trump doit s’adresser aux Américains mardi soir, dans le discours sur l’état de l’Union. Il ne serait pas surprenant qu’il revienne sur la cause perdue aujourd’hui.
« L’an dernier, quatre membres de la Cour suprême avaient assisté à l’allocution : les juges conservateurs John Roberts, Brett Kavanaugh et Amy Coney Barrettt, et la juge libérale Elena Kagan. Questionné à savoir si les juges qui se sont prononcés contre sa façon d’imposer les droits de douane étaient encore invités, il a répondu « à peine ». « Honnêtement, je m’en fiche complètement qu’ils viennent ou pas », a-t-il lancé. »
Article intitulé
Un rare revers pour Donald Trump
Janie Gosselin
La Presse
le 20 février 2026