Portrait de la concierge d’un vieil immeuble montréalais, dont la sagesse et la discrète bienveillance ont marqué notre collaborateur.
« La première chose que j’ai remarquée, ce n’était pas son visage. C’était sa façon de tenir son trousseau de clés.
« Dans un vieil immeuble de quartier, quelque part entre Hochelaga et le Centre-Sud, Denise avançait derrière son chariot de ménage, le manteau à moitié posé sur les épaules, avec la fatigue calme des gens qui commencent leur journée avant que les autres aient fini de se plaindre de la leur. Les clés tintaient à sa ceinture. Chaque porte la connaissait. Chaque marche d’escalier avait déjà reçu son balai. Chaque ampoule brûlée, chaque poignée desserrée, chaque plainte griffonnée sur un bout de papier finissait tôt ou tard entre ses mains.
« Elle était concierge. Pas seulement celle qui lave, répare, ramasse, débloque les portes et change les sacs de poubelle. Elle était cette personne qu’on ne remarque pas, jusqu’au jour où elle manque. Là, tout se met à paraître en même temps : les corridors sentent mauvais, les néons clignotent, les boîtes aux lettres débordent, et les locataires découvrent que la propreté n’est pas un état naturel, mais le travail de quelqu’un qui se penche.« Un homme est sorti de chez lui, une cafetière vide à la main.
– Denise, l’eau chaude est encore partie ?
Elle n’a même pas levé les yeux.
– Non, monsieur Raymond. C’est votre patience qui est partie avant l’eau chaude.
« Il a ri. Elle aussi. Un rire court, de ceux qu’on échange dans un corridor sans s’arrêter de marcher.
« Denise n’avait rien d’une héroïne. Son nom ne sera sur aucune plaque, son visage dans aucun journal. Elle avait son chariot, ses gants, son cahier de notes, sa manière de dire « mon beau » au vieux monsieur du deuxième qui perdait toujours ses lunettes, et « ma grande » à la jeune mère du troisième qui descendait l’escalier avec un bébé dans un bras, un sac d’épicerie dans l’autre, et l’air de quelqu’un qui tient à bout de bras une journée déjà trop lourde.
« Elle connaissait l’immeuble mieux que certains connaissent leur propre famille. Elle savait quelle porte grinçait depuis l’hiver, quel locataire claquait la sienne par habitude, quelle fenêtre laissait entrer le froid, quel enfant avait peur de l’ascenseur, quelle dame s’attardait près des boîtes aux lettres juste pour parler deux minutes à quelqu’un.
« Ce savoir-là n’était écrit nulle part et ne portait aucun titre. Pourtant, quand une serrure coinçait, quand un colis disparaissait, quand une tache d’eau s’élargissait au plafond, c’est vers elle que tout le monde se tournait. Quand un nouvel arrivant ne comprenait rien aux consignes du recyclage, c’est elle qui expliquait. Quand une personne âgée n’avait pas été vue depuis deux jours, c’est elle qui s’inquiétait la première.
« Un matin, je l’ai vue s’arrêter devant une porte. Elle a frappé doucement.
– Madame Lavoie ? C’est Denise. Je ne vous ai pas vue hier. Tout est correct ?
« Une voix faible a répondu derrière le battant.
– Oui, oui, ça va.
« Denise n’a pas insisté. Elle faisait la différence entre la pudeur et le danger. Elle a seulement ajouté :
– Je repasse tantôt. J’ai fait trop de café. Faudrait pas le gaspiller, hein.
« C’était ça, sa façon de prendre soin des gens : sans discours, sans mettre personne mal à l’aise, en faisant semblant d’avoir trop de café.
« Dans le hall, un jeune homme parlait fort au téléphone, à moitié en français, à moitié en anglais, passant d’une langue à l’autre sans même s’en apercevoir.
– Denise, est-ce que je peux just leave mes boxes ici for five minutes ?
« Elle l’a regardé par-dessus ses lunettes.
– Tu peux laisser tes boîtes ici cinq minutes, oui.
« Il a souri.
– C’est ça que je voulais dire.
– Je sais. Moi, je réponds seulement à la phrase complète.
« Il a ri. Elle aussi. Il n’y avait aucune dureté là-dedans. Juste l’exigence tranquille de ceux qui corrigent sans rabaisser, et qui savent qu’une phrase menée jusqu’au bout vaut mieux qu’une phrase abandonnée en chemin.
« Dans cet immeuble, la langue ne servait pas à faire joli. Elle servait à s’entendre. « Attention, le plancher est mouillé. » « Prenez votre temps. » « Je vais regarder ça. » « Ça va aller. » Des phrases ordinaires, dites au bon moment, qui suffisent parfois à rendre une journée supportable.
« Je me suis demandé combien de solitudes passaient chaque jour devant elle. Combien de gens descendaient l’escalier avec plus lourd que leurs sacs. Combien faisaient semblant d’être pressés pour ne pas avouer qu’ils étaient fatigués. Combien attendaient qu’elle prononce leur nom pour sentir qu’ils existaient toujours quelque part.
« Denise ne sauvait personne. Elle ne faisait pas de miracles. Mais elle faisait tenir les choses. Et ça, ce n’est pas rien.
« Avant de partir, je lui ai demandé depuis combien de temps elle travaillait là.
– Vingt-huit ans.
« Elle a regardé le hall, les boîtes aux lettres, l’escalier, les plantes un peu poussiéreuses, la porte d’entrée qui ferme mal quand il fait trop froid.
– J’en ai vu, du monde. Des bébés qui sont devenus grands, des couples qui sont arrivés ensemble pis qui sont repartis séparés, des vieux qui parlaient pas beaucoup, mais qui disaient merci avec les yeux. Un immeuble, ça parle plus qu’on pense.
– Et ça dit quoi ?
« Elle a souri.
– Que tout le monde veut une place propre où rentrer, même quand sa vie est en désordre.
Cette phrase-là, je l’ai gardée.
« Je suis sorti pendant qu’elle passait la vadrouille près de l’entrée. Dehors, Montréal continuait son vacarme : les autobus, les vélos, les chantiers, les terrasses pleines de conversations. Rien n’avait changé. Sauf que je regardais autrement.
« Une ville ne tient pas seulement par ses immeubles, ses vitrines, ses affiches et ses grands évènements. Elle tient aussi par des gens comme Denise, qui ne demandent rien et qui empêchent pourtant le quotidien de devenir invivable. Des gens qui ramassent ce que les autres laissent derrière eux, changent les ampoules, ouvrent les portes, calment les impatiences, gardent les corridors habitables et les mots en circulation.
« Denise n’avait pas besoin de déclarer son attachement à quoi que ce soit. « Elle le pratiquait. Elle dirigeait un petit ministère sans bureau ni budget. On n’y parlait pas fort. On y parlait juste, avec des accents, des maladresses, des reprises, des rires, des silences.
« Mais on s’y parlait. Et tant qu’on se parle, comme elle disait, on n’est pas finis.»
Chronique intitulée
Une gardienne de l’ordinaire
Thélyson Orélien
collaboration spéciale
La Presse
Le 5 août 2026
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