Comment réagir, comme femme, quand on est confrontée à un discours masculiniste ? Une simple discussion avec trois gars autour d’une bière a secoué l’étudiante en science politique Alix Gravel, qui n’était pas préparée à faire face à autant de misogynie.
« Le masculinisme, on sait le nommer. S’en défendre, on ne sait pas.
« Pardonnez mon cynisme, mais je ne peux désormais plus être rassurée sur cette question : la pensée masculiniste va trop bon train pour que je puisse dormir en paix.
« Je suis allée boire une bière récemment avec des collègues de bancs d’université que je n’avais pas vus depuis un moment. Ce sont des gens de droite avec qui j’ai beaucoup discuté pendant mon baccalauréat. Malgré nos nombreux désaccords – je suis très à gauche –, il nous arrivait souvent d’avoir des débats intéressants, voire productifs.
« J’ai toujours aimé me confronter à des idées différentes plutôt que de ne fréquenter que des gens qui pensent comme moi. Je crois que le dialogue est important, et je valorise l’interaction des idées, aussi loin soient-elles de ma philosophie.
« Sauf que cette fois, je me suis retrouvée confrontée à la radicalisation : des propos si misogynes, si racistes, que je n’ai pas su quoi répondre.
« Je riais nerveusement, puis en rentrant chez moi, j’y ai pensé, beaucoup. Je n’ai pas dormi. J’ai même versé quelques larmes en racontant à mon copain à quel point le fait de ne pas avoir su répondre, d’être restée plantée là, à affirmer mon désaccord, sans plus, m’avait fait sentir stupide.
« Les femmes ont besoin d’un homme pour leur dire quoi faire. J’ai besoin d’une femme qui sait juste fermer sa gueule. Une femme qui n’a pas d’opinion et qui connaît sa place. Les femmes ont une empathie autodestructrice, et c’est pour cette raison que le monde va mal, depuis qu’elles ont apporté cette empathie dans les lieux décisionnels. Je n’ai jamais entendu une femme dire quelque chose d’intelligent. Même celles avec des doctorats. Les femmes qui couchent avec beaucoup de personnes, c’est juste dégoûtant. Les femmes doivent recommencer à mettre neuf enfants au monde, c’est ce qu’elles sont ici pour faire.
« J’en passe – j’exclus tous les propos racistes qui ont aussi été tenus ce soir-là.
« Des propos énoncés devant moi. Une femme. Une femme qui a des ambitions, qui réussit bien – mieux qu’eux, à l’école –, une femme qui, d’habitude, ne ferme pas sa gueule.
« Pourquoi ne suis-je tout simplement pas partie, me direz-vous ?
« J’étais sidérée, à la fois intriguée. Je me demandais si partir était vraiment la bonne chose à faire. Si éviter la discussion, si les laisser entre eux n’aurait fait qu’empirer la situation – les conforter dans l’idée que les femmes n’ont rien à répondre.
« C’est pourtant ce que j’ai fait en restant figée là.
« Je veux être une personne qui écoute, pour comprendre, pour essayer de convaincre. Une personne qui reste à table même quand ça brasse, qui croit que le dialogue est important.
Tolérer l’intolérance
« Le paradoxe de la tolérance de Karl Popper dit qu’une société trop tolérante finit par être détruite par l’intolérance qu’elle refuse de combattre. Ce soir-là, j’en ai fait l’expérience à ma petite échelle : en restant assise à écouter sans répliquer, je n’ai pas fait preuve d’ouverture. J’ai juste laissé toute la place à des idées qui, elles, n’en auraient jamais laissé aux miennes. Ce n’est plus moi qui les écoute, c’est mon silence qui les nourrit.
« Le problème n’est pas que je ne voulais pas parler, c’est que je n’ai pas trouvé les mots, parce qu’ils n’existent pas.
« J’ai été exactement ce qu’ils croient qu’une femme est. Faible. Même si je me crois forte, même si je réussis bien, même si je suis féministe.
« On entend quotidiennement parler de la montée du masculinisme. Mais rien ne nous prépare au moment où il faut y faire face.
« Il n’existe aucun manuel sur la façon de réagir quand nous-mêmes, en tant que femmes, nous nous faisons attaquer de la sorte. Et c’est à ce moment que j’en suis arrivée à la conclusion qu’il n’y a actuellement pas de solution.
« On nous enseigne le phénomène, mais pas à nous en défendre. On en parle, mais qui agit, concrètement ?
« Si j’avais pu les convaincre avec quelques phrases bien senties que ce qu’ils affirmaient était faux, je l’aurais fait.
« Mais la triste réalité, c’est qu’ils croient si profondément avoir raison, être du bon côté de l’histoire, que les hommes doivent reprendre le contrôle et cesser de se faire humilier par le « féminisme de cinquième vague », qu’il n’y a rien à dire qui les fasse changer d’avis. C’est ce qui explique mon cynisme. Nos points de vue sont si irréconciliables qu’il n’existe, à mon sens, aucun moyen de combler l’écart dans l’immédiat.
« Ce soir-là, c’était moi, une bière, trois gars.
«Mais je sais que ce n’est pas juste moi, et que ce ne sera pas la dernière fois. Alors, ce texte a plusieurs vocations.
« Un plaidoyer : s’il vous plaît, élus et élues, faites quelque chose ! Écoutez les recommandations des chercheurs et chercheuses. Ce n’est pas un phénomène lointain, c’est maintenant que ça se passe.
« Un punching bag : je suis fâchée, triste, et j’ai besoin d’exprimer ma colère.
« Une question ouverte : les filles, je suis restée figée, malgré moi. Vous auriez fait quoi à ma place ? C’est quoi, la bonne chose à faire ? »
Témoignage intitulé
Les filles, on n’est pas en train de gagner la bataille !
Alix Gravel
Étudiante à la maîtrise en science politique à l’UQAM
La Presse
Le 16 juillet 2026



