« Il pourrait s’agir d’un tableau impressionniste, d’un poème naïf ou d’une thèse ésotérique. Ce n’est pas le cas. C’est le titre que m’a inspiré un article paru cette semaine à la une d’un quotidien. On y voit un petit garçon iranien debout à la fenêtre d’un immeuble de logements dans un quartier frappé par un bombardement auquel il a survécu. L’enfant est seul. On ne voit pas de trace de ses parents, de sa famille. Il n’y a pas de vie dans la pièce. Cette image, qui aurait pu être banale dans un autre contexte, m’a bouleversé.
« L’enfant est là qui observe. Et ce qu’il voit semble au-delà de ce qu’il peut capter, au-delà de toute compréhension. Contrairement à la célèbre Petite fille au napalm qui hurlait de souffrance et d’horreur en s’enfuyant, le visage du petit garçon, immobile, n’exprime rien. Il semble fixé sur un horizon qui n’est nulle part. Son regard ne traduit ni effroi ni désespoir : c’est un regard vide. Et c’est encore plus troublant. Il est pénible de songer que notre époque produit des milliers et peut-être des millions d’enfants comme ça à travers le monde.
« On pense alors au vers d’Aragon : « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? » On reste suspendu à cette interrogation. Et on se demande : comment désormais inculquer à nos successeurs la dose de candeur et de foi qui permet d’espérer, de nous unir, de rêver et d’agir ? Illusions que tout cela ? Ou impuissance devant un monde qui n’offre plus de prise à l’action des honnêtes gens ?
« Quand on songe à la façon dont notre siècle va, on a peine à repousser l’idée que nos sociétés tournent le dos aux vertus les plus élémentaires, qu’elles sont menacées de sombrer dans la fuite qu’offrent la frivolité, le simulacre, l’insignifiance, quand ce n’est pas la tromperie, la bêtise, la violence.
« Comment refonder le règne de la sagesse et de la raison dans un monde où les libertés se contractent, où la méfiance et le mensonge prospèrent, où les démocraties vacillent, où les puissants se menacent ou s’affrontent et forcent les autres nations à s’armer elles aussi, où la planète elle-même est menacée ? L’humain serait-il une espèce inférieure et prétentieuse inapte à réguler sa vie et sa survie ? Inapte à l’atteinte du bonheur auquel il continue néanmoins d’aspirer ?
« Je suis un homme âgé, engagé dans sa dernière ligne droite. Je me surprends à exprimer ici une vision aussi sombre. Elle est très éloignée de mon caractère et en profonde rupture avec tout ce que j’ai pensé et écrit durant mon parcours de sociologue et d’historien. Mais on avouera que l’état du monde est très angoissant. Ce qui prédomine, encore une fois, c’est le sentiment d’être voués à l’inaction comme citoyens, je veux dire : une incapacité à se mobiliser et à se rebeller pour retrouver la maîtrise du changement.
« Nous nous sommes émerveillés avec raison des dernières avancées technologiques ; elles sont sur le point de subjuguer et de désordonner nos vies. Pour plusieurs d’entre nous, la mondialisation, sous la garde des États, allait ouvrir des horizons inespérés d’émancipation ; confisquée par le mauvais génie d’un capitalisme débridé, elle est devenue un puissant filet qui nous entrave. Da Empoli, ce désinvolte marchand de malheur, aurait donc raison ?
« Tout cela conduira-t-il à une catastrophe qui va nous libérer et ramener le monde à la raison, mais à prix fort, comme il est arrivé déjà dans l’histoire ? Je pense aux quelques décennies de repentance, d’accalmie et de progrès qui ont suivi les deux guerres mondiales. Mais on conviendra que ce n’est pas le scénario idéal.
« Est-il trop tard pour en concevoir d’autres qui réconcilieraient le rêve et la réalité, le sens de la grandeur et de la mesure, de l’équité et de l’honneur ? Qui permettraient à tous les petits garçons du monde de grandir en paix ? Et de sourire devant leur fenêtre ?»
Chronique intitulée
L’enfant à la fenêtre
Gérard Bouchard
Le Devoir
Le 14 mars 2026









