« J’aime les trains depuis que je suis tout jeune. J’ai fait partie des premiers écologistes il y a plus de 50 ans et je le suis encore. J’étais d’accord pour qu’il y ait un train à grande vitesse (TGV), à cette époque.« Dans les dernières années, j’ai fait plusieurs voyages en train sur différents tronçons, dont Québec-Toronto, Québec-Halifax, Chambord-Montréal, etc. Le personnel est gentil, les sièges sont confortables, les wagons sont propres, mais ça brasse comme si on était dans une machine à laver.
« Les rails sont en piteux état et le Canadien National (CN), qui en est le propriétaire, ne veut pas investir là-dedans. À tout moment, le train s’arrête pour laisser passer les marchandises du CN. Récemment, un spécialiste international des réseaux ferroviaires disait dans la revue L’actualité qu’on avait un des pires réseaux ferroviaires au monde pour les passagers.
« Actuellement, si vous prenez le train de Chambord, au Lac-Saint-Jean, vers Montréal, en calculant les temps d’arrêt, le train file à la fabuleuse vitesse moyenne de 40 kilomètres à l’heure, alors qu’en 1888 le premier train à venir à Chambord dépassait les 60 kilomètres à l’heure.
« Si vous me demandiez « aimerais-tu qu’il y ait un TGV au Québec? », je répondrais « bien sûr que j’aimerais ça, tout comme j’aimerais que les études universitaires soient gratuites, qu’on augmente la pension des plus âgés et que les logements soient moins chers ». Mais tout ça a un prix. Parlant de prix, combien coûteront les billets et qui pourra se les payer ?
« Pour le TGV, c’est un minimum de 100 milliards, plus les « nécessaires et obligatoires » dépassements des coûts, plus les coûts d’entretien et celui des déficits annuels. À n’en pas douter, ce projet a d’excellentes chances de devenir pharaonique.
« Au moment où on nous dit qu’il va falloir investir massivement dans l’armement pour nous protéger, on manque cruellement d’argent pour la santé, l’éducation, l’environnement, etc. Certains diront que le TGV est écologique. Ils et elles ont en partie raison, mais est-ce le meilleur investissement que nous pouvons faire en matière d’environnement ? Je ne crois pas.
Faire des choix
« On ne pourra pas tout se payer. On devrait prendre exemple sur la Suisse, la Finlande et la Norvège, qui ont fait le choix de ne pas avoir de TGV, qui n’aurait desservi que les grandes villes. Ils ont privilégié des trains beaucoup moins coûteux qui peuvent atteindre tout de même 220 kilomètres à l’heure et relient l’ensemble de leurs territoires, favorisant ainsi les transports interrégionaux.
« Miser un gros magot qui risque de devenir un éléphant blanc, qu’on ne cessera de nourrir annéeaprès année, peut devenir un gouffre financier sans fin. Offrir un service encore meilleur pour les grands centres, qui sont à proximité de tous les services et qui sont déjà desservis par plusieurs moyens de transport, m’apparaît comme n’étant ni équitable ni écologique.
« Ceux des différentes régions, qui ont le plus de distance à parcourir afin d’avoir accès à des services spécialisés, sont habituellement ceux qui sont les moins bien desservis en matière de transport en commun. Beaucoup de Québécois n’ont accès ni aux avions, ni aux autobus, ni aux trains. Et lorsqu’ils et elles possèdent certains services de transport, ce n’est pas un service quotidien et ça file à la folle vitesse de 40 kilomètres à l’heure.
« Une partie des impôts que paient les régionaux servira à payer le TGV, sans qu’ils reçoivent une amélioration de leur situation. La présence du gouvernement fédéral dans les grandes villes, tant en matière d’emplois que d’investissements, est très importante par le biais de différents services, de centres de recherche, d’agences de toutes sortes, de ministères, etc.
« La situation dans les régions et les petites municipalités est totalement inverse. Au cours des 50 dernières années, le gouvernement fédéral y a réduit sa présence de façon radicale. C’est ainsi qu’on a coupé le soutien aux petits aéroports régionaux, aux quais fédéraux, au transport par train et que, bientôt, on fermera les bureaux de poste qui n’avaient pas été encore fermés. La seule présence du fédéral qui nous restera sera celle de la collecte des impôts. Soyons clairs : les régionaux n’en ont pas pour leur argent.
« Nous sommes à l’heure des choix. Une société ne progresse que lorsqu’elle a des objectifs communs qui rassemblent. Lorsqu’un projet qui devrait rallier soulève beaucoup de controverses, c’est un signe qui ne ment pas.
« Si nous voulons développer l’ensemble du Québec, si nous voulons favoriser les échanges et le tourisme interrégional, si nous voulons améliorer tant les services que la sécurité des gens dans une perspective écologique et économique, ce n’est pas d’un TGV que nous avons besoin, mais d’un train efficace à coût acceptable pour toutes les régions qui seraient ainsi reliées à Québec et Montréal.
« Un service de train pour tout le Québec sera plus écologique, plus équitable et moins coûteux qu’un TGV, ce qui nous permettra d’investir dans d’autres services essentiels.»
Article dans la section Idées intitulé
Nous avons besoin d’un train de toutes les régions
Denis Trottier
député de Roberval du parti Québécois entre 2007 et 2014
Le Devoir
le 12 juin 2026