Paris, ses monuments, sa gastronomie, sa vie culturelle à nulle autre pareille… Mais aussi : ses mouvements sociaux inopinés, ses manifestations quotidiennes, sa quasi-guerre civile !
Je suis arrivée dans la capitale française en plein octobre lycéen. Un mouvement de protestation spectaculaire y a pris forme il y a trois semaines et grandit depuis.
À l’origine du mouvement des lycéens – les ados de 15 à 18 ans : les conditions d’études déplorables de nombreux établissements. Des plafonds qui s’écroulent, des fenêtres qui ne s’ouvrent pas. Locaux vétustes, vermine. Des classes de 30 élèves, des profs manquants jamais remplacés. À Paris, en banlieue, dans toute la France.
S’ajoute à ces pitoyables conditions physiques un ras-le-bol générationnel exprimé clairement. Les lycéens sont angoissés quant à leur avenir. La Gen Z française est anxieuse et désespérée.
Depuis 15 jours, on a vu des leaders étudiants naître, intervenant avec aplomb dans les médias. La plupart des manifestations étaient joyeuses, bon enfant. Accompagnés d’une fanfare et d’un orchestre symphonique de jeunes, ils bloquaient les lycées avec les poubelles du voisinage. Les slogans étaient créatifs : « Désolés de déranger, on essaie de sauver notre avenir », « Qui sème la pauvreté récolte des enragés ».
Il faut aussi toutefois préciser que plus de 90 % des lycées demeurent ouverts. Que le mouvement est soutenu, voire instrumentalisé, surtout par des élus très présents dans les cortèges. Que des casseurs extérieurs (mais pas qu’eux) ont investi le mouvement, brûlant littéralement des lycées flambant neufs, dégradant des facs, causant des dommages qui se chiffrent à des millions d’euros. Cette violence est à la fois celle, dénoncée, des forces de l’ordre, mais aussi celle de lycéens envers le personnel scolaire, profs, proviseurs.
Le mouvement oscillait déjà entre deux pôles : l’exaspération légitime des élèves et l’appropriation par des organisations extérieures ou le détournement de la cause par des éléments violents.
Mardi dernier, ce qui était encore jusque-là plutôt joyeux et spontané a pris une autre tournure avec la tenue d’une grande manif encadrée par les syndicats, qui a réuni des centaines de milliers de lycéens partout en France. Des vedettes ont donné leur appui à la cause. Greta Thunberg, l’égérie de toutes les causes, s’est émerveillée des « batailles d’aura » organisées par les étudiants, et le comédien Omar Sy, en exil à L.A. où il envoie ses enfants au très dispendieux lycée français, a apporté son soutien aux « petits frères des banlieues ». C’est l’intention qui compte.
Mais samedi, tout a basculé.
Un appel général à manifester contre la vie chère a été entendu par des centaines de milliers de Français de la société civile. Travailleurs, gilets jaunes, lycéens, c’est devenu le déversoir d’un trop-plein de 10 ans de macronisme. Ça a commencé à ressembler à un mouvement insurrectionnel. Des mairies, des institutions symboles de l’État ont été attaquées, incendiées, des commerces pillés, des voitures et des bus cramés. Les projectiles volaient. Les policiers distribuaient allégrement les gaz lacrymogènes. Les blessés se comptaient par centaines dans les deux camps.
Dimanche, la France était sidérée. Après cet épisode stupéfiant, tandis que les pillages et les violences continuaient, volonté de saccage mêlée à un opportunisme voyou, plusieurs craignaient que ce ne soit que le début du chemin qui mènera à l’élection présidentielle de tous les dangers. En soirée, Macron est finalement sorti de sa grotte, avec des mots insuffisants et des idées sans effet sur la réalité, qui n’ont rassuré personne.
Les lycéens devront continuer à lutter pour faire entendre leurs revendications, car le mouvement est devenu tout autre chose. Ceux qui veulent déstabiliser l’État ont détourné, confisqué leur colère et leurs questions.
Le 17 octobre, quelque chose s’est cassé en France.
Cette fin de régime d’Emmanuel Macron est une catastrophe. Le pays, la société française vont mal, très mal. Le FMI s’impatiente, la dette est faramineuse, les Français ne veulent pas changer leurs habitudes, biberonnés qu’ils sont par l’argent magique de l’État, et pourtant ils s’apprêtent à voter aux deux extrémités du spectre politique. La France insoumise jette de l’huile sur le feu, le Rassemblement national l’accuse de vouloir créer un climat pré-insurrectionnel… tandis que le président est allé applaudir Céline à la Plenitude Arena.
À partir de maintenant, tout peut arriver. La France est au bord de l’effondrement, sans gouvernance claire. Des mots comme « couvre-feu » et « état d’urgence » sont évoqués. Le vieux réflexe révolutionnaire de tout casser, symboliquement et physiquement, prendra-t-il le dessus ? À quoi la France croit-elle le plus : la révolte ou le bulletin de vote ?
La France est à un point de rupture. Et certains casseurs et émeutiers mènent une guerre contre elle.
Les ados des lycées auront été le canari dans la mine, un prétexte et un signal d’alarme.
Chronique intitulée
« Qui sème la pauvreté récolte des enragés »
Marie-France Bazzo
La Presse
Le 20 octobre 2026
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