« Nos cibles de réduction de GES sont régulièrement ratées ou repoussées. Le caribou forestier continue de décliner. Rien ne semble vouloir rapprocher la Fonderie Horne des normes de pollution. Facile, ces jours-ci, de croire que l’être humain est impuissant à agir pour l’environnement. Des avancées majeures, pourtant, il y en a déjà eu. En ce Jour de la Terre, mercredi, je vous propose d’en revisiter quelques-unes, histoire de se rappeler qu’il est possible de changer les choses.
La couche d’ozone
« Ceux qui, comme moi, ont grandi dans les années 1980 se souviennent de ce stress ressenti en mettant le nez dehors. La couche d’ozone censée nous protéger des rayons UV du soleil s’amincissait au-dessus de nos têtes comme les bulles de gomme Hubba Bubba à mesure qu’on soufflait dedans. Les responsables : des gaz comme les chlorofluorocarbones (CFC), utilisés notamment dans les réfrigérateurs et les mousses isolantes. J’ai toujours été fier de savoir que c’est à Montréal, en 1987, qu’un protocole a été signé pour interdire ces substances nocives. Pas moins de 197 États l’ont ratifié et, surtout, mis en vigueur. Résultat : 99 % des gaz endommageant la couche d’ozone ont été éliminés, si bien que la couche d’ozone se régénère et devrait retrouver ses niveaux d’antan vers le milieu du présent siècle.
Les pluies acides
« Comme l’amincissement de la couche d’ozone ou le duo musical Milli Vanilli, les pluies acides sont un autre phénomène des années 1980 dont nous sommes soulagés de ne plus entendre parler.
« Cette fois, ce sont le dioxyde de soufre et les oxydes d’azote rejetés par les centrales thermiques, les fonderies et d’autres types d’usines qui étaient en cause. Les pluies acides affectaient les forêts et tuaient la vie aquatique des cours d’eau. Le Canada, les États-Unis et l’Europe ont réagi en limitant les émissions des polluants en question et en signant des protocoles d’entente sur la pollution transfrontalière. Les pluies acides n’ont pas complètement disparu, mais le phénomène est bien moins inquiétant qu’il ne l’était. Aux États-Unis, l’Environmental Protection Agency estime que les émissions de dioxyde de soufre ont diminué de 95 %, et celles d’oxydes d’azote, de 89 %1.
«Le retour des oiseaux de proie
« L’interdiction du DDT, qui amincit la coquille des œufs d’oiseaux, a profité non seulement au pygargue à tête blanche, mais également à de nombreux oiseaux de proie dont les populations ont bondi de 35 %.
« Le pygargue à tête blanche est un oiseau spectaculaire – pas étonnant qu’il ait été choisi comme l’emblème des États-Unis. Or, cette icône a bien failli disparaître.
« C’est difficile à imaginer aujourd’hui, mais à la fin des années 1960, il ne restait pratiquement aucun pygargue à tête blanche en Amérique du Nord à cause de l’utilisation d’un pesticide appelé DDT. Aujourd’hui, je peux me rendre sur le bord d’une rivière près de Vancouver et en voir des centaines en une seule journée », dit David R. Boyd, professeur à l’Institut des ressources, de l’environnement et de la durabilité à l’Université de la Colombie-Britannique.
« Ce qui est arrivé ? Le bannissement du DDT, tout simplement, imposé au début des années 1970 par un grand nombre de pays. L’interdiction de ce pesticide qui amincit la coquille des œufs d’oiseaux a profité non seulement au pygargue à tête blanche, mais également à de nombreux oiseaux de proie, dont les populations ont bondi de 35 % au Canada depuis 19702. En pleine crise de biodiversité, il s’agit d’une victoire extraordinaire.
La fin du plomb dans l’essence
Dans les années 1920, l’industrie automobile a accouché d’une idée qui semblait géniale : ajouter du plomb dans l’essence pour augmenter l’efficacité des moteurs et les lubrifier.
« L’une des plus grandes erreurs du 20e siècle », dit aujourd’hui le professeur David R. Boyd.
« C’est que le plomb est toxique pour l’humain, provoquant notamment des dommages neurologiques chez les enfants. Son ajout à l’essence contribuait à son rejet dans l’air, dans l’eau et dans le sol, causant aussi des effets nocifs sur la faune et la flore.
« En 2021, le Programme des Nations unies pour l’environnement a annoncé que tous les pays du monde avaient cessé de vendre de l’essence au plomb. L’Algérie a été le dernier pays à le faire, quelques années après l’Irak, le Yémen, la Corée du Nord, la Birmanie et l’Afghanistan. Un succès à l’échelle de la planète, sans aucune exception.
Comment reproduire de telles victoires ?
« Chacun de ces cas a été rendu possible grâce à une législation et une réglementation strictes. Et ça, c’est le rôle des gouvernements : adopter des lois, puis s’assurer de les mettre en œuvre », répond le professeur David R. Boyd.
« L’auteur de l’ouvrage Environnement : les années optimistes souligne qu’à l’époque, les lobbys industriels étaient pourtant tout aussi mobilisés qu’aujourd’hui.
« Les succès ont lieu lorsque les gouvernements ont le courage de tenir tête à l’industrie en protégeant l’intérêt public plutôt que les intérêts privés, dit-il. Malheureusement, on voit trop de gouvernements actuels faire passer les intérêts privés avant l’intérêt public. Et cela constitue une trahison de leur devoir envers les citoyens qu’ils sont censés servir. »
« L’exemple du pygargue à tête blanche, pour lequel les Américains avaient un attachement particulier, contient une autre leçon : nous défendons ce qui nous est cher.
« Vous vous souvenez quand vous étiez enfant ? Je parie que vous trouviez que la nature était extraordinaire – qu’il s’agisse d’un pygargue à tête blanche, des grenouilles dans l’étang ou d’aller pêcher avec votre père », dit David R. Boyd. Il souligne que les adultes devraient se reconnecter à la nature, ce qui aiderait à en défendre la cause. En ce sens, il croit que la création de parcs et de réserves est un pas dans la bonne direction.
« J’ai aussi échangé avec le professeur Stéphane Castonguay, spécialiste de l’histoire de l’environnement à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Il est plus critique envers ce que je décris comme des « victoires » environnementales.
À son avis, les victoires d’ici et d’aujourd’hui peuvent être perçues comme des échecs ailleurs ou à une autre époque.
« Il souligne par exemple que le moteur à combustion a d’abord été vu comme une victoire environnementale, libérant les villes du crottin de cheval. De la même façon, « des organochlorés ont été bannis, comme le DDT et les CFC, mais des produits chimiques et biotechnologiques parfois aussi puissants, mais aux effets imparfaitement connus, ont été mis au point », fait-il remarquer.
« Les pluies acides dans l’est de l’Amérique et en Europe ont été contrôlées, mais une partie de la sidérurgie a déménagé dans des régions où les contrôles environnementaux sont moins efficaces, s’ils existent.»
- Stéphane Castonguay, spécialiste de l’histoire de l’environnement à l’Université du Québec à Trois-Rivières
« Il faut effectivement prendre garde aux angles morts des mesures que l’on adopte. Mais je persiste à penser que les victoires environnementales du passé sont réelles. La couche d’ozone se rétablit bel et bien, tout comme la population de pygargues à tête blanche.
« Il me semble qu’en ce Jour de la Terre, ces victoires devraient nous inspirer. D’autant plus qu’il ne manque souvent qu’un ingrédient pour les reproduire : le courage.»
Chronique intitulée
Des preuves qu’il est possible d’agir
Philippe Mercure
La Presse
le 21 avril à 21 h




