« La démocratie se détériore à une vitesse fulgurante aux États-Unis, rapporte Ian Bassin, directeur général de l’organisation américaine Protect Democracy, qui est de passage à Montréal. Il a cependant expliqué à notre chroniqueur que l’optimisme demeure permis… et même encouragé !
Lorsqu’on demande à Ian Bassin d’évaluer l’état de la démocratie aux États-Unis, ce juriste répond comme un médecin.
Il y a une bonne et une mauvaise nouvelle, affirme le cofondateur et directeur général de l’organisation américaine Protect Democracy, qui a été conseiller juridique adjoint de la Maison-Blanche il y a une quinzaine d’années, sous Barack Obama.
Attachez vos tuques, car la mauvaise nouvelle est… très mauvaise.
Donald Trump est de retour au pouvoir depuis environ 20 mois. Ian Bassin signale qu’au cours de cette période, la démocratie s’est érodée plus rapidement aux États-Unis qu’en Russie pendant les 20 mois qui ont suivi l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir. Et plus vite qu’en Turquie, pendant une période comparable, après la première victoire électorale du président Recep Tayyip Erdoǧan.
Autrement dit, la vitesse à laquelle la démocratie se dégrade chez nos voisins est spectaculaire.
La bonne nouvelle, en revanche, est très encourageante.
« C’est que le peuple américain se rebelle politiquement contre tout cela et s’en détourne avec horreur », affirme cet expert, que j’ai interviewé par visioconférence avant son arrivée à Montréal, où il prononcera une conférence dans le cadre du Sommet québécois pour l’état de droit. L’évènement est organisé cette semaine par le Barreau du Québec.
L’autre lueur au tableau, c’est que le président républicain a commis une erreur colossale depuis qu’il a été réélu.
« L’échec fondamental de Donald Trump réside dans le fait qu’il est devenu impopulaire avant d’avoir fini de consolider son pouvoir », explique-t-il.
« Comme on l’enseigne à l’école des autocrates, il faut procéder dans l’ordre inverse : consolider le pouvoir avant de devenir impopulaire, de sorte que lorsque vous prenez des mesures contestées, le peuple n’a plus aucun recours contre vous. Donald Trump a dû rater ce cours », lance le juriste en souriant.
« En conséquence, je pense qu’il va subir un retour de bâton politique de la part du peuple américain pour sa corruption, ses abus et son incompétence. »
Ian Bassin estime que les républicains vont perdre des plumes lors des élections de mi-mandat du 3 novembre prochain et que Donald Trump va en ressortir affaibli.
« Nous sommes à 60 jours du scrutin et il est très révélateur qu’il ne cherche pas à convaincre les gens de voter pour son programme, son bilan ou son parti, mais qu’il cherche plutôt à empêcher les gens de voter. C’est un aveu de faiblesse. Il est profondément impopulaire, alors il cherche à rendre le vote plus difficile pour ceux qui n’approuvent pas sa gestion », fait-il remarquer.
Je pense que les gens vont aller voter en très grand nombre, parce que lorsque quelqu’un tente de vous retirer votre droit de voter, ça vous incite à y tenir encore plus fermement. Si les sondages disent vrai, les électeurs rendront un verdict très négatif sur ses deux années depuis son retour au pouvoir.
- Ian Bassin
Je lui pose alors la question à 1 million de dollars : qu’en est-il de l’intégrité du scrutin à venir ? Sera-t-elle respectée ?
« L’environnement électoral » n’est déjà pas « entièrement libre et équitable », reconnaît-il.
Il cite le redécoupage électoral partisan sauvage qui s’est déroulé récemment dans plusieurs États et le fait que la Cour suprême a invalidé une section de la loi sur le droit de vote (Voting Rights Act). Celle-ci « protégeait le droit de vote des Noirs dans le Sud depuis 1965 ».
Ian Bassin juge néanmoins que cet environnement est « suffisamment » libre et équitable « pour permettre une élection qui reflétera assez fidèlement la volonté du peuple américain ».
Là encore, son espoir repose sur le fait que l’insatisfaction à l’égard du président républicain est à son comble.
« Si le président était actuellement plus populaire, et donc plus puissant, il pourrait avoir suffisamment de leviers pour contraindre certains acteurs [des institutions démocratiques] à devenir ses complices pour miner davantage l’intégrité du système électoral. Mais le fait qu’il ne soit pas très populaire à l’heure actuelle signifie qu’il va être très difficile de persuader ou de forcer ces gens à faire quelque chose qu’ils ne seraient pas naturellement portés à faire », ajoute cet expert.
« Ainsi, je pense que si tous les groupes de la société civile, tous les autres contre-pouvoirs de notre système et, plus important encore, le peuple américain s’engagent dans ce que j’appelle une citoyenneté active, au bout du compte, l’élection se déroulera dans l’ensemble comme prévu. Avec certes quelques turbulences en chemin, mais l’avion atterrira en toute
sécurité. »
Son optimisme à ce sujet est réconfortant. Mais il reste que pour l’instant, « les choses ne vont pas bien du tout » aux États-Unis, rappelle-t-il.
« C’est d’ailleurs ce dont je vais parler ce mercredi [à Montréal]. Au XXIe siècle, nous traversons une récession démocratique mondiale », précise Ian Bassin.
Il rappelle que des politologues comme Steven Levitsky (qui enseigne à l’Université Harvard) ont démontré que les démocraties ne s’effondrent généralement plus à la suite de coups d’État militaires. Désormais, souvent, des dirigeants élus démocratiquement les démantèlent de l’intérieur.
Et c’est exactement ce qui est en train de se passer sur le sol américain.
Ian Bassin a identifié les sept étapes de la dégradation démocratique. C’est ce qu’il qualifie de « manuel de
l’autocrate ».
. La politisation des institutions indépendantes (comme la fonction publique, les forces de l’ordre et l’armée)
. La propagation de la désinformation à partir du gouvernement
. La croissance du pouvoir exécutif aux dépens des contre-pouvoirs
. La répression de la dissidence
. La désignation de boucs émissaires parmi les groupes vulnérables
. La corruption des élections
. L’incitation à la violence
« Nous avons vu toutes ces choses se manifester aux États-Unis ces dernières années », résume cet expert.
Il insiste toutefois sur le fait qu’il importe de rester optimiste. Premièrement, parce qu’il estime que son pays a « franchi un cap crucial et que, aussi sombre que soit la situation, il existe une voie pour éviter le pire ».
Deuxièmement, parce que continuer à faire preuve d’optimisme est un choix stratégique, explique-t-il.
« Les autocrates se nourrissent du désespoir et du sentiment d’impuissance. Ils ont besoin que les citoyens sentent qu’il ne sert à rien de participer, qu’ils soient effrayés et isolés les uns des autres. La démocratie, elle, se nourrit du sentiment de capacité d’action des gens et de l’espoir que nous pouvons réellement influer sur notre avenir. Je pense donc qu’il existe une issue pour sortir de l’obscurité dans laquelle nous sommes, et qu’il est essentiel de nous le rappeler chaque jour. »
Il est bien difficile, à ce sujet, de lui donner tort.»
Chronique intitulée
Trump aurait-il échoué à son brevet d’autocrate ?
Alexandre Sirois
La Presse
Le 9 septembre 2026
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