« Montréal a vu la haine droit dans les yeux lundi. Une haine organisée, déshumanisante, meurtrière. Deux hommes en sont morts: un policier en service, Mohamed Lamine Benredouane, et un civil, Michael Mizrahi. Deux tragédies sans nom. Une policière a aussi été blessée durant l’opération. On leur doit le courage de nommer correctement cette haine afin de l’épingler et d’en faire l’aiguillon d’un puissant éveil collectif.
« Parti d’Alberta, le tireur de 25 ans avait dans sa mire les bureaux de Pornhub dans Côte-des-Neiges. Son attaque, il l’a justifiée dans un « manifeste » d’une centaine de pages dans lequel il vomit sur une société qu’il accuse de l’avoir laissé de côté, lui et tous les hommes qui se sentent rejetés par les femmes, et plus largement par un système qui n’en a que pour les plus attirants, les plus favorisés, les plus puissants.
« Cette folie trouve sa racine dans l’hypergamie, une théorie récupérée par la mouvance incel (pour « célibataire involontaire »), dont il se réclame. Cette branche létale fleurit sur la fange d’une « manosphère » hyperactive où triomphe la misogynie, et dont les frontières s’étendent comme du chiendent. Ce ne sont pas là des idées cantonnées au dark Web, ce sont des idées qui circulent librement, en pleine lumière, sur nos réseaux sociaux.
« Il n’y a rien à rationaliser dans la pensée du tueur qui tire à gauche comme à droite, pourfendant aussi bien le capitalisme que la pornographie, tout en réclamant une monogamie imposée et en discutant d’essentialisme. Il y a un terme pour définir ce genre de boue intellectuelle : « rouge-brun ». Reste un fil conducteur patent sous la bouillie pseudoscientifique : une misogynie assumée et délirante. À Montréal, ville meurtrie à jamais par la tuerie de Polytechnique, cette haine des femmes résonne plus cruellement encore.
« À Poly, en 1989, l’attentisme des forces policières avait été mortifère. Lundi, on a montré qu’on ne négocie plus avec ce genre de folie meurtrière. Les policiers de quartier sont montés tout de go au front, faisant preuve d’un héroïsme extraordinaire. Si l’agent Xavier Gaumond n’avait pas abattu le tireur, l’issue aurait sans doute été bien plus sanglante.
« Il urge par ailleurs de reprendre la conversation difficile autour de la carabine semi-automatique SKS, qui traîne un passé funeste. Facile à trouver et à modifier, prisée par les tueurs de masse et le crime organisé, cette arme longue ne figure pas sur la liste des armes prohibées au Canada, car elle est utilisée par des communautés qui dépendent de la chasse. Son statut légal fait actuellement l’objet d’un « examen complet » du fédéral. Profitons-en pour donner un coup d’accélérateur : la balance des risques est devenue trop grande.
« Il importe aussi de bien saisir ce que cette haine intérieure vise au cœur, soit nos valeurs féministes et progressistes. Et si on tient vraiment à continuer de parler du tireur comme d’un loup solitaire, alors ayons l’honnêteté d’admettre que les loups solitaires sont de plus en plus légion et que ce qu’ils fabriquent porte un nom commun : celui de terreur.
« Le vice-premier ministre Ian Lafrenière a péché par précipitation en écartant aussi vite la piste du terrorisme. Son commentaire démontre par l’absurde à quel point on ne prend pas la menace incel suffisamment au sérieux. Dans un rapport récent, le Service canadien du renseignement de sécurité note pourtant que les « adeptes de l’extrémisme violent qui se réclament de différentes idéologies » — que ce soit « la xénophobie, l’accélérationnisme, le nihilisme, la misogynie et les interprétations extrêmes de la religion » — font « de plus en plus cause commune ».
« Cette terreur ne peut pas être circonscrite à quelques esprits malades. Elle doit devenir l’affaire de toute une société qui regarde la haine grandir en s’imaginant que le mal qui croît sous ses yeux restera trop marginal pour la contaminer. Cessons de croire que la misogynie ordinaire est détestable, mais sans danger. Elle peut vite métastaser.
« Soyons plus vigilants aussi devant les dérives découlant d’un retour aux valeurs traditionnelles. Redoublons de fermeté contre le harcèlement, les abus et les violences de toutes sortes. Et attaquons-nous une fois pour toutes à la solitude masculine et aux extrêmes qu’elle peut produire. On s’imagine que la radicalisation s’installe une fois le vide installé. On voit plus souvent l’inverse. Ce sont les rejets et les mépris répétés (à l’endroit des femmes, des minorités, de ce qui est différent) qui creusent le vide autour de ceux qui s’y adonnent. C’est donc là qu’il faut entre autres agir.
« Oui, il faut aussi éduquer nos garçons et nos filles. Insister pour que les géants du Web rendent des comptes. Réduire les inégalités qui fragilisent et empoisonnent notre corps social. Développer le réflexe de se lever dès qu’une ligne, même mince, est franchie. Car déplorer la haine ne suffit pas, il faudra apprendre à l’épingler et à la refuser en bloc. Et bien avant cela, il faut cesser de prendre cette forme de terrorisme intérieur comme une anecdote et mobiliser des moyens et des savoirs à la hauteur de la terreur qu’elle est capable de semer. »
Éditorial intitulé
Épingler la haine pour ce qu’elle est
Louise-Maude Rioux-Soucy
Le Devoir
le 24 juin 2026



