« C’est la question que tout le monde se pose. C’est la question que tout le monde a commencé à se poser dans les minutes qui ont suivi la nouvelle d’un tireur actif dans Côte-des-Neiges.
« Pourquoi ?
« L’internet a fait sa job de spéculateur en chef dans les secondes suivant la nouvelle d’un tireur actif dans Côte-des-Neiges.
« Thèse la plus répandue, à chaud : l’attentat antisémite, les juifs étant particulièrement ciblés partout dans le monde, ces jours-ci. Côte-des-Neiges et Notre-Dame-de-Grâce, non loin, comptent des communautés juives.
« On a compris plus tard que le citoyen tué par erreur par une policière, bien que juif, était fort probablement à la mauvaise place au mauvais moment, confondu avec le tireur par une agente attaquée.
« Et on a compris en après-midi, quand le manifeste du tireur s’est mis à circuler, ce manifeste qui a été envoyé à la police de Montréal, que le tueur ne nourrissait pas de haine particulière envers les juifs.
« Je résume ce que j’ai lu : si l’auteur de ce texte est bel et bien le tueur, il n’avait pas de succès avec les femmes et il a construit sur une centaine de pages d’une densité vertigineuse une théorie politique inspirée de la lutte des classes de Marx pour justifier ses revers amoureux.
« L’auteur attaque le libéralisme, la liberté, la pornographie, les applications de rencontre, la bourgeoisie, les pornographes, les spéculateurs, la chirurgie plastique, l’immigration de masse, en citant Platon, Marx, Engels, Lénine, Darwin, Spinoza et des journaux scientifiques comme Behavioral Ecology and Sociobiology, le volume 60 (6) de 2006, les pages 749 à 765…
« Ça se lit comme une thèse de maîtrise, où le tireur déplore une société capitaliste qui crée une « hypergamie » où les « favoured males » peuvent coucher avec autant de femmes qu’ils le souhaitent pendant que les gars ordinaires, comme lui, la majorité des hommes, sont invisibles aux yeux des femmes…
« Un « incel », donc, comme on appelle ces « célibataires involontaires » qui blâment violemment (avec maux et gestes) les femmes pour leur misère amoureuse et sexuelle ? Oui, un incel pur jus.
« Je le cite, à propos des hommes « favorisés » : « Nous ne pouvons pas échapper à leur domination. Et s’ils nous voient, ce n’est qu’après avoir regardé attentivement et, comme je le disais, quand ils nous voient, ils nous méprisent. À la fin, la société est leur paradis, ils vivent dans un état de béatitude céleste. Mais leur paradis est notre enfer. »
***
« Je vais revenir au « pourquoi ». Mais j’aimerais parler du « comment », un instant : comment les policiers du SPVM se sont comportés, sur les lieux de la fusillade.
« À 11 h 33, des citoyens effrayés ont appelé le 911 : une arme longue sortait de la fenêtre d’une chambre d’hôtel, fenêtre fracassée. On rapportait des coups de feu.
« Les deux premiers policiers arrivés devaient avoir un œil sur les fenêtres surplombant le lobby de l’hôtel.
« Le tireur était sur les mêmes pavés qu’ils ont foulés en débarquant de leur autopatrouille.
« On connaît la suite : l’agent Mohamed Lamine Benredouane, 34 ans, cinq ans d’ancienneté, a été tué.
« Sa partenaire, dans la confusion, a tiré sur Michael Mizrahi, 68 ans, citoyen israélien, un passant. Il semble que l’agente l’ait confondu avec l’assaillant, alors qu’il courait dans sa direction.
« A-t-elle tiré sur M. Mizrahi avant d’être elle-même atteinte ? L’enquête le dira.
« Puis, un troisième policier arrivé sur les lieux a abattu le tireur, alors qu’il rechargeait son arme.
« Tout cela a été filmé, de plusieurs angles. Tout cela a été diffusé, quasiment en direct, sur les réseaux sociaux. C’est l’époque, sans filtre.
« L’intervention sera analysée, décortiquée, seconde par seconde, image par image.
« Je ne retiens qu’une chose, au terme de cette journée noire pour Montréal, pour le Québec, pour la condition humaine : les premiers policiers qui ont affronté le tireur l’ont fait avec un courage exceptionnel.
« Oui, l’entraînement ; oui, les réflexes, mais il en faut, du courage, pour ne pas se sauver quand on vous tire dessus.
« Respect.
***
« Le saint patron des « incels » s’appelait Elliot Rodger, un Californien qui s’était lancé en 2014 dans une cavale meurtrière pour se venger d’être encore vierge à 22 ans.
« Bilan : 6 morts, 14 blessés.
« Son manifeste de 138 pages est une bouillie autobiographique où il explique par le menu, depuis ses 6 ans, comment les filles l’ont fait souffrir. Comment il a été « poussé » à se venger. Comment il veut que les gars comme lui se vengent, eux aussi.
« L’appel d’Elliot Rodger n’a pas créé un soulèvement, mais il a fait des ravages. En 2018, un Torontois qui a tué dix personnes en lançant son camion sur un trottoir a invoqué Rodger, juste avant le décuple meurtre.
« Dans le manifeste envoyé à la police de Montréal par « Seth Hatfield », il est aussi question de se venger, par la révolution en citant Robespierre, l’artisan de la Terreur post-Révolution française.
« Il veut un nouveau régime où les femmes ne pourraient plus copuler avec qui elles le souhaitent, quand elles le souhaitent.
« L’auteur dresse une liste de personnes qu’il faut abattre, les cadres de « l’hypergamie » en quelque sorte, les banquiers, les PDG, les milliardaires, et les membres de lobbys puissants – il n’en nomme qu’un seul, l’Initiative du siècle, qui vise à augmenter la population du Canada à 100 millions.
« Il inclut les politiciens, les spéculateurs comme les courtiers immobiliers et les amateurs de cryptomonnaies, ainsi que… les pornographes.
« Est-ce un hasard si, de sa chambre, le tueur de l’Hôtel Hilton avait une vue sur l’édifice de l’entreprise Aylo ?
« Aylo, c’est Pornhub, le géant mondial du XXX, établi à Montréal…
« À ajouter à la liste des « pourquoi » qui occupent depuis lundi après-midi des dizaines d’enquêteurs à Montréal, au Québec et au Canada. »
Chronique intitulée
« L’hypergamie » vue par un incel marxiste
Patrick Lagacé
La Presse
Le 23 juin 2026
...




