« Le premier ministre espagnol Pedro Sánchez maintient son opposition à l’attaque des États-Unis et d’Israël contre l’Iran malgré les menaces de la Maison-Blanche.
« Sa prise de position sans ambiguïté est largement saluée dans le pays mais suscite des tensions avec d’autres dirigeants européens qui multiplient les contorsions pour éviter d’irriter le dirigeant américain.
« Lors d’un entretien avec le chancelier allemand Friedrich Merz à Washington, le président Trump avait décrié mardi la position de l’Espagne, qui a refusé notamment aux forces américaines d’utiliser deux bases situées dans le pays pour soutenir l’opération militaire en cours.
« Il a aussi décrié le fait que le gouvernement espagnol avait refusé de s’engager à hausser ses dépenses militaires à 5 % du PIB comme les autres pays membres de l’OTAN, allant jusqu’à menacer d’imposer un « embargo » contre l’Espagne.
Réplique de Madrid
« M. Sánchez a rétorqué mercredi en relevant que son pays ne serait pas complice d’une opération « contraire à ses valeurs et ses intérêts » par « crainte de menaces de représailles émanant de quelqu’un ».
« Le dirigeant socialiste a comparé l’offensive militaire en cours à une forme de « roulette russe » et souligné qu’il était « inacceptable » de voir des dirigeants politiques utiliser la guerre comme « écran de fumée » pour cacher leurs échecs.
« L’assaut frontal du premier ministre espagnol contraste fortement avec le ton adopté dimanche dans un communiqué commun des dirigeants de l’Allemagne, de la France et de l’Italie qui dénonçaient les frappes menées dans plusieurs pays du Moyen-Orient par l’Iran sans dénoncer l’attaque qui les a suscitées.
« Le chancelier allemand a manifesté la même réserve lors de la rencontre avec le président Trump et s’est abstenu de réagir lorsque le chef d’État a menacé l’Espagne, se bornant plutôt à souligner que le pays devait accepter de hausser ses dépenses militaires.
« M. Merz a fait valoir par la suite qu’il s’était porté à la défense du gouvernement de Pedro Sánchez en relevant que les États-Unis ne pouvaient chercher à sanctionner un pays individuel de l’Union européenne en contrevenant aux accords commerciaux conclus avec l’ensemble des membres de l’organisation.
L’Europe « marche sur un fil de fer »
« La France a affiché sa solidarité avec l’Espagne, mercredi, en dénonçant toute forme de« coercition économique » après avoir esquissé la veille un durcissement de sa position sur l’Iran.
« Le président français Emmanuel Macron a déclaré lors d’une allocution télévisée que son pays « ne pouvait approuver » les frappes américaines et israéliennes parce qu’elles « ont été menées hors du droit international ».
« Les dirigeants européens doivent « marcher sur un fil de fer » pour éviter de mettre Donald Trump en colère tout en défendant Madrid, relève Joan Ramon Resina, un professeur de l’Université Stanford qui suit de près les développements politiques en Espagne.
« L’analyste estime que M. Sánchez cherche à marquer des points sur le plan politique « en se posant symboliquement » comme le principal opposant européen à Donald Trump alors qu’il se retrouve en perte de vitesse face à la droite espagnole à 18 mois des prochaines élections législatives.
« Ses critiques dénonçant l’attaque contre l’Iran trouvent de larges échos dans la population, particulièrement à gauche, où existent, dit-il, une longue tradition « d’antiaméricanisme » et un fort sentiment anti-israélien alimenté dans les dernières années par l’opération militaire dans la bande de Gaza.
Droit international
« Héctor Sánchez Margalef, un analyste du Barcelona Centre for International Affairs, pense que la posture du premier ministre espagnol peut le servir politiquement. Mais elle est d’abord motivée, dit-il, par une profonde conviction quant à l’importance du droit international qui a aussi guidé ses actions sur la guerre en Ukraine, à Gaza et, plus récemment, après la capture du dirigeant vénézuélien Nicolás Maduro.
« Les dirigeants espagnols « sont convaincus qu’ils sont du bon côté de l’histoire et ne changeront pas leur position » sur l’attaque contre l’Iran, a relevé le chercheur.
« Madrid a rapidement réagi mercredi pour démentir catégoriquement des propos de l’administration américaine suggérant que le pays avait finalement décidé de collaborer avec les forces américaines sur l’Iran.
« Le gouvernement espagnol avait adopté une tout autre approche en 2003 lors de la guerre en Irak en soutenant les États-Unis de concert avec la Grande-Bretagne après que les Nations unies eurent rejeté l’idée d’une telle intervention.
Opposition à Trump
« Pedro Sánchez a été « très habile » mercredi dans son discours en reprenant à son compte le slogan « Non à la guerre » qui était le cri de ralliement des opposants au gouvernement de l’époque, relève M. Sánchez Margalef.
« Carlota García Encina, une spécialiste des États-Unis et des relations transatlantiques du Real Instituto Elcano, à Madrid, pense que l’opposition à Donald Trump trouve un large écho dans la population.
« Les Espagnols ont une très, très, très mauvaise opinion de [Trump]. Ils lui préfèrent même le président chinois Xi Jinping.
« Carlota García Encina, spécialiste des États-Unis et des relations transatlantiques du Real Instituto Elcano
« Le gouvernement s’est déjà opposé par le passé à ce que des opérations militaires contraires à ses convictions soient lancées à partir des bases américaines installées dans le pays et dispose du « droit légal » de le faire lorsqu’il ne s’agit pas d’opérations sanctionnées par l’OTAN ou les États-Unis.
« Carlota García Encina doute que la colère du président américain relativement au dossier iranien puisse mener concrètement à des sanctions contre l’Espagne mais note que le gouvernement doit se montrer « prudent » en raison notamment de l’importance des relations économiques entre les deux pays.
« Je pense que Donald Trump a d’autres priorités pour l’heure », relève Mme García Encina.»
Article intitulé
L’Espagne tient tête à la Maison-Blanche
Marc Thibodeau
La Presse
le 5 mars 2026


