« Lorsqu’une enseignante a voulu réveiller en classe son élève endormi, il a marmonné « tu vas le regretter », avant de l’agresser. Selon des experts, la multiplication des violences en milieu scolaire en Russie peut s’expliquer par l’environnement militarisé lié à la guerre en Ukraine.
« Après lui avoir pressé sur la gorge un scalpel médical à la fin du cours, faisant couler le sang, l’adolescent de 16 ans lui a dit : « La prochaine fois, je te poignarde », raconte à l’Agence France-Presse (AFP) cette enseignante d’une école du nord-ouest de la Russie, sous le couvert de l’anonymat.
« Depuis le début de l’année, 14 attaques ont déjà été enregistrées, contre 15 pour toute l’année 2025.
« Près de la moitié des incidents (48 %) répertoriés ces 25 dernières années se sont produits après le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en février 2022, selon un décompte du média indépendant Novaïa Gazeta.
« C’est un adolescent qui tire au pistolet à air comprimé sur une école primaire de la région méridionale de Krasnodar ; c’est un enseignant poignardé à mort; c’est une jeune fille qui met le feu à une salle de classe avant d’attaquer ses camarades avec un marteau en Sibérie…
« D’après un représentant du ministère russe de l’Intérieur en avril, « dans la plupart des cas, les adolescents ont agi sous l’influence négative de tiers et de l’espace informationnel ».
« Des experts indépendants estiment, eux, qu’un climat de harcèlement et un désir de vengeance sont les motifs principaux dans le cas d’attaques ciblées. À cela s’ajoutent, selon eux, les conséquences accrues de l’offensive russe contre l’Ukraine.
« Virus »
« Certains adolescents ont revêtu des vêtements militaires avant de commettre leurs attaques.
« C’est un signe que la guerre pénètre de plus en plus les esprits des enfants », estime Iouri Lapchine, ex-chef d’un service psychologique dans une école moscovite et aujourd’hui exilé en France. « Plus ils absorbent cette propagande dans leur enfance, plus la guerre sera intégrée dans leur vie lorsqu’ils grandissent », ajoute-t-il.
« Les autorités russes imposent l’offensive en Ukraine dans la vie scolaire par l’intermédiaire de groupes de jeunesse patriotiques, d’interventions d’anciens combattants et d’autres activités militaristes.
« Aucun virus dans le monde ne se répand aussi vite que celui de la violence », affirme Olga Jouravskaïa, qui collecte des fonds pour le projet antiharcèlement Travli NET.
« Nous disons aux enfants de bie « n se traiter entre eux à l’école, souligne-t-elle, mais s’ils grandissent en sachant qu’ils risquent de finir en zone de guerre et de mourir, cela peut aussi affecter la manière dont ils se voient et envisagent leur futur. »
« L’enseignante du nord-ouest agressée au scalpel avait demandé une formation après des attaques dans trois écoles du pays en une semaine. En vain
« L’adolescent qui l’a blessée et menacée a accepté de quitter l’établissement et la directrice a exhorté l’enseignante à ne pas signaler l’incident à la police.
« Des caméras et des détecteurs de métaux ont été installés. Ses collègues lui ont conseillé de ne pas faire plus de vagues, pour qu’elle conserve son poste.
« Et s’il revient ? »
« L’efficacité des réponses des établissements est inégale.
« Des exercices antiterroristes, parfois surprises, ont été introduits, dont le scénario d’une attaque de drone, d’explosifs, et d’attaquants armés.
« Des élèves et leurs professeurs barricadent alors leurs classes avec des bureaux et se cachent dans les coins. Parfois, un enseignant joue le rôle d’un assaillant.
« Des employés ont aussi indiqué à l’AFP qu’on leur avait demandé de tenir leurs élèves davantage à l’œil, notamment sur les réseaux sociaux.
« Mais pour Iouri Lapchine, une telle approche est contestable. « Le profilage ne fonctionne pas », affirme-t-il, ajoutant que les équipes éducatives auraient besoin de beaucoup de temps libre pour pouvoir remarquer les élèves isolés, harcelés et en détresse.
« Plusieurs enseignants, sous couvert de l’anonymat, ont confié à l’AFP avoir peur.
« Une professeure d’histoire dans une petite ville de Sibérie, d’où de nombreux hommes sont partis combattre en Ukraine, constate une agressivité croissante chez ses élèves.
« Un autre, qui enseigne la physique dans la région de Moscou, affirme que certains collègues évitent de donner de mauvaises notes par peur de représailles.
« Et s’il revient avec une arme ? » demandent-ils.
« L’enseignante agressée au scalpel a peur que son ancien élève ne l’attende en dehors de l’établissement.
« La police ne considère pas les faits comme suffisants pour ouvrir une enquête criminelle.
« Comme ils disent : “Revenez quand vous serez morte.” »
Article intitulé
En Russie, la violence à l’école explose sur fond de guerre en Ukraine
Agence France-Presse à Varsovie
Le Devoir
publié le 26 mai 2026
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