Un peu comme un arbre que personne ne voit tomber dans la forêt, les paroles du président des États-Unis existent-elles si elles ne sont pas enregistrées par la télé ?
Quand on sait l’obsession de Donald Trump pour la télévision, on devine que le boycottage des grands réseaux de télévision nationaux l’agace prodigieusement. CBS, ABC, NBC et même Fox News ont en effet annoncé lundi qu’ils ne couvriront plus les évènements du président à la Maison-Blanche et dans ses déplacements.
Cela en réaction à la décision du président de bannir CNN, Politico et MS NOW de la Maison-Blanche.
Depuis les années 1950, pour des raisons pratiques, les réseaux font une rotation dans la couverture du président à la Maison-Blanche, en partageant les images et le son – ce qui évite de multiplier les équipes techniques. Ce sont ces images et ce son qui sont diffusés dans le monde entier.
Lundi, donc, pas de son, pas d’image de la Maison-Blanche - le New York Times et le Washington Post ont aussi retenu leurs photos jusqu’à minuit. La très conservatrice chaîne Newsmax a diffusé des images de la Maison-Blanche sans son, en l’absence de microphone fourni par le pool.
En visite à la résidence officielle du maire de New York, Zohran Mamdani, Trump n’a été filmé que par une télé locale.
« Ils disent qu’ils vont me boycotter, mais ils ne me boycottent jamais », a dit le président en sortant avec le maire de New York.
Il est vrai que même avant son entrée en politique en 2015, Donald Trump agissait sur les télés comme du miel sur les ours. Il y a une sorte de codépendance entre Trump et les réseaux de télévision.
C’est son personnage télé de boss implacable dans The Apprentice qui a fixé l’image publique de Donald Trump comme « homme d’affaires à succès ». Pas ses quatre faillites dans le domaine des casinos et autres…
Il y a deux critères pour faire partie du Cabinet du président. Une loyauté absolue, d’abord. Ensuite, une belle gueule et du bagou à la télé. Les témoins disent que l’homme regarde la télé nuit et jour. Tout son univers mental tourne autour de l’écran.
La télé a aussi eu besoin de Trump. CNN, qui commençait à battre de l’aile, a retrouvé son élan en couvrant sa campagne en 2015-2016.
Combien de temps le président-influenceur pourra-t-il se passer de la réflexion de sa propre image ? C’est une présidence-télé-réalité, après tout.
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Les trois médias bannis ont porté l’affaire devant les tribunaux. Les précédents sont rares, parce que les présidents américains n’ont jamais osé aller aussi loin.
Pas parce que les autres administrations étaient en amour avec les journalistes. Parce que, bien entendu, ça ne se fait pas. Le Premier amendement, qui garantit la liberté d’expression, est tout de même sacré dans ce pays.
« Je ne m’attaque pas à la liberté de la presse, je m’attaque aux fausses nouvelles», a répliqué Trump, qui a même invoqué la sécurité nationale. C’est ce que disent toujours les autocrates et les dictateurs : c’est pour la sécurité qu’on ferme des médias.
Les deux précédents connus ont été provoqués par Trump, au fait. Jim Acosta, correspondant de CNN à la Maison-Blanche, avait été expulsé prétendument pour ses manières agressives. CNN a déposé une poursuite et le juge (nommé par Trump) a donné raison au journaliste. Essentiellement pour des raisons techniques : il n’avait pas pu se défendre. Il a retrouvé sa carte de presse et l’affaire en est restée là.
Il y a eu l’affaire Associated Press (AP), l’an dernier : la plus importante agence américaine a aussi été bannie, parce qu’elle refusait de renommer le golfe du Mexique. Une première décision a donné raison à l’AP : les médias n’ont pas un accès universel et illimité à la Maison-Blanche, mais on ne peut pas les sélectionner sur la base de ce qu’ils publient. L’affaire est en appel et l’AP a un statut hybride à la Maison-Blanche.
Quelle sera la décision concernant CNN et les autres ? Leurs perspectives de victoire sont bonnes, vu les raisons données par le président lui-même : il n’aime pas les reportages !
Mais combien de temps faudra-t-il ?
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On ne peut pas dissocier cette censure de la mauvaise humeur politique du président, au plus bas.
Mais ça va beaucoup plus loin que ça. Trump a menacé de retirer leur licence à tous les grands réseaux. Il a poursuivi ces réseaux, comme il a poursuivi plusieurs journaux pour des sommes farfelues (15 milliards contre le New York Times et 10 milliards contre le Wall Street Journal). Sans compter ses insultes répétées contre les « ennemis du peuple ». Il a réussi à convaincre une part assez importante de son électorat que tout ce qui est publié est faux quand ça ne fait pas son affaire.
Et, plus tristement, si le président des États-Unis bannit des médias… c’est qu’il peut le faire. Leur faiblesse financière les place dans une situation historiquement précaire. Peut-être seront-ils remplacés officiellement par des influenceurs et
« médias » à sa botte, qui mettront fin au black-out temporaire.
Lundi, ironiquement, en même temps que CNN et les autres déposaient un recours en justice, on apprenait que les obstacles sont levés pour l’achat à hauteur de 111 milliards de Warner Bros. par Paramount. Il se trouve que Paramount possède CBS… et Warner, CNN. Les grands patrons sont des proches de Trump, qui doit donner la bénédiction finale.
Cette hyperconcentration est beaucoup plus grave que le bannissement de la Maison-Blanche.
Ils ont promis un fumeux « comité éditorial » pour en protéger l’indépendance…
Bonne chance avec ça. »
Chronique intitulée
La présidence en télé-réalité a besoin de la télé
Yves Boisvert
La Presse
le 22 septembre 2026
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