« D’un point de vue informationnel, l’omniprésence du président Donald Trump dans les médias semble poser un problème de taille : quelle couverture lui accorder ? Autrement dit, comment doit-on l’approcher ? Un bref retour en arrière s’impose. On peut résumer succinctement ce que nous avons appris de la couverture médiatique du président états-unien lors de son premier mandat.
« À l’époque, l’effet de sidération était important, la grossièreté des propos tenus était inédite et son mandat fut chaotique. Il a tout de même réussi à introduire un narratif incontrôlable. Les médias ont été mal traités et ils se sont contentés de compiler ses mensonges. Toutefois, la vérité ne l’a jamais emporté, puisque nous vivons à une époque où il est difficile de dénoncer le mensonge. Seule la pandémie de COVID-19 (et sa trame narrative) était devenue un récit insaisissable pour lui, sorte de grain de sable dans un engrenage où le virus n’a ni maître, ni destination.
« Les indicateurs économiques étaient au vert avant la pandémie et Trump voguait allègrement vers un second mandat. Il a réservé à la pandémie le même traitement qu’aux journalistes, mais la stratégie n’a pas fonctionné. Elle l’a forcé à s’ajuster à elle, et non l’inverse, ce à quoi il n’a jamais été habitué. La pandémie a imposé son récit, oblitérant celui de Trump.
« Lors du second mandat, les médias ont réussi à faire le portrait assez juste d’un individu raciste, sexiste et profondément corrompu. Il serait intéressant d’ailleurs un jour d’avoir la liste exhaustive des sommes d’argent engrangées par lui et sa famille. Cela dit, dans notre société, le compas moral a été remisé depuis longtemps. Même la présomption de pédophilie ne le disqualifie pas. Inutile d’aller dans ce sens-là, c’est une impasse. Ces incohérences et ses propos erratiques sont soulignés, ses mensonges également, mais sa capacité à inonder le paysage médiatique n’a pas diminué.
Briser le rythme
« Il faut se comporter, je pense, comme le personnage incarné par Donald Sutherland dans JFK, quand il s’adresse à celui joué par Kevin Costner, en soulevant la question du pourquoi. Autrement dit, briser le rythme de son long monologue et tenter de dissiper le brouillard. Pour y parvenir, on se doit de délaisser le versant moral et la pente du mensonge ainsi que toute la couverture médiatique qui s’y rattache.
« Deviner des tendances, probabiliser, et finalement prédire l’avenir, avoir raison, c’est le lot des sondeurs aujourd’hui et malheureusement des analystes politiques également. Cette méthode a même contaminé le journalisme, qui, lorsqu’il s’égare, se met à lire dans le café. Il ne peut se débarrasser de ces réflexes de sondeurs pour se consacrer à une réflexion plus poussée. Mais il faut reconnaître que l’écrit, dans une société de l’image, fait bien pâle figure, que la fragilité financière des journaux et des revues spécialisées augure mal et que le citoyen moyen passera souvent son tour.
« C’est tout de même quand un événement nous échappe qu’il devient le plus intéressant, qu’il peut être visité et revisité. Au football, c’est lors d’une interception que le jeu, d’ordinaire si planifié, orchestré, devient vivant au lieu d’être cérébral, prévisible et haché. La population sera convoquée à la leçon d’anatomie du docteur Tulp, mais telle qu’elle a été reprise dans Astérix. À la fois clin d’œil anachronique et détournement de sens, le village gaulois est fort concentré sur les entrailles du poisson et pendu aux lèvres du devin qui en livre les secrets.
« Trump est un algorithme qui force tous les analystes à jouer aux devinettes et à verser dans la spéculation, ce qui évide totalement les analyses. Va-t-il s’emparer du Groenland, de Cuba, de la Colombie ? Notre capacité d’attention étant réduite, nous sommes impatients et désirons savoir ce qui va advenir et qui l’aura prédit correctement, ce qui est un réflexe naturel tant la situation est anxiogène, mais totalement insuffisant et redondant.
« Je suggérerai une autre avenue.
Quelle faille ?
« Traiter le phénomène médiatique Trump comme une équation à deux inconnues et le résoudre par substitution plutôt que par divination. Qui sont les architectes derrière Trump et quelle est la faille du plan ?
« Ce qui est étonnant, c’est que tout, jusque-là, fonctionne à merveille. On peut exclure d’emblée Trump, qui, au prix d’interminables discours, s’attribue tous les mérites de la terre. Il est l’acteur principal, certes, joue parfaitement son rôle, mais joue aussi beaucoup au golf et n’est pas celui qui va conceptualiser quoi que ce soit. Il est déjà devenu sa propre caricature, un véritable mème politique ambulant. Il est par conséquent la variable à isoler médiatiquement au lieu de la surexposer.
« Ce qui nous permettrait de n’obtenir qu’une seule variable, le cabinet de l’ombre, la variable à réinjecter dans l’équation. Qui sont-ils ? À l’exception, entre autres, de Steve Bannon et de Susie Wiles, qui ne sont plus dans l’ombre depuis longtemps. La découverte de leur identité nous permettrait d’avoir une bien meilleure couverture médiatique du personnage et de nous intéresser au pourquoi du phénomène et à sa faille éventuelle. »
Article d’opinion intitulé
La dérive spéculative profite à Trump
Jérémie Valentin
professeur de science politique
Le Devoir
20 janvier 2026
...

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire