05 février 2026

Kiev a froid mais ne plie pas l’échine (extraits)

 


« Un rai de lumière s’insinue par la porte d’une vaste tente orangée plantée à côté d’une aire de jeux désertée. À l’intérieur s’agglutine une petite foule tranquille, assise autour de tables ; des vieillards, des mères et des bambins emmitouflés. On discute, on engloutit biscuits et boissons chaudes, on recharge son téléphone et, surtout, on se réchauffe à la faveur d’un système improvisé, des sortes de boyaux chauffants. Dehors, l’obscurité envahit la cour d’immeuble enneigée. L’air glacial mord les visages. Il s’insinue aussi dans les appartements de Troiechtchyna, quartier situé sur la rive gauche de Kiev, dépourvus en grande partie de chauffage et à la merci d’une météo polaire.


« Dans la tente refuge, l’une des nombreuses aménagées par les autorités de Kiev pour secourir les plus démunis, une femme aux joues empourprées prend place. Elle s’appelle Tetyana et habite l’immeuble d’à-côté, plongé dans le noir. « Il n’y a pas de chauffage, pas d’électricité, pas d’eau », témoigne la jeune mère aux yeux fatigués, sa petite fille Liza à ses côtés.


« Le réseau énergétique du pays n’en finit plus d’être pilonné, privant des millions d’Ukrainiens comme Tetyana de source de chaleur, des heures ou des jours durant. L’Ukraine en guerre traverse un rude hiver, le plus froid depuis le début de l’invasion russe à grande échelle, il y a bientôt quatre ans. Des conditions d’autant plus spartiates que les températures plongent ces jours-ci jusqu’à -25 °C.


« Dans l’appartement de Tetyana, en cette fin de journée de janvier, il frôle les 10 °C. Les canalisations ne tiennent parfois pas le coup. « En décembre, il y avait des coupures d’électricité, mais elles duraient toujours une heure. Maintenant, il n’y a plus de manière de prévoir lorsqu’on pourra cuisiner ou faire sa lessive », explique-t-elle.


« Un peu plus loin, Lioubov, 62 ans, relate un quotidien semblable. « Dans plusieurs immeubles, il n’y a même ni eau froide ni eau chaude. Mon fils a trois enfants. Comment pourrait-il m’aider ? Ce n’est pas si simple. Il a ses propres problèmes… », dit-elle, réaliste, avant d’ironiser : « Bref, on a une vie “joyeuse”. Il ne reste plus qu’à endurer. » Son sens de l’humour demeure intact. En vous regardant de ses yeux rieurs, elle lance : « Il fait peut-être même plus chaud dans le réfrigérateur que dans l’appartement. Moi, je suis très frileuse. Je dors sous quatre couvertures ! Et, puis, quand on te lève le matin, on se dit : “Maman, mais où ai-je donc atterri ? En Arctique ? !” »


« Alentour, les gens se lèvent dans un murmure quand, soudain, apparaissent dans l’embrasure des marmites de soupe d’une ONG humanitaire. C’est l’heure du repas du soir.


Ne pas plier l’échine

« Ainsi vivent les Kiéviens depuis près d’un mois, certains plus affectés que d’autres. À l’invasion du 24 février 2022 s’ajoute une guerre psychologique : celle du froid. Si les frappes sur les infrastructures énergétiques ne sont guère un fait nouveau, elles se sont intensifiées ces dernières semaines, et notamment sur les centrales thermiques. L’objectif manifeste du Kremlin ? Faire du froid un outil de coercition, pour plomber le moral de la société ukrainienne, alors que l’agresseur russe n’a de cesse de répéter ses revendications maximalistes.»


[...]


L’hiver et les bombes

« Retour dans le quartier de Troiechtchyna, où Veronika et Nastya, 18 et 21 ans, discutent derrière le comptoir du café où elles travaillent. Une chaufferette les réchauffe, à la faveur de l’électricité revenue momentanément. « Ils se servent du froid comme arme », dénonce la première, qui relate qu’au pire de la crise, il y a deux semaines, « les coupures totales pouvaient avoisiner les 30 heures d’affilée ». « Une maman est même venue récemment, dans le café, pour nous demander de réchauffer le lait pour son nourrisson », relate Nastya.


« La température dans leur appartement respectif avoisine les 10 °C. « Dans celui de mon amie, il fait tellement froid que de la buée lui sort de la bouche », poursuit Veronika qui, pour sa part, s’endort blottie contre son chien pour se réchauffer.


« Mais il n’est pas question de verser dans le misérabilisme. « D’autres vivent des situations plus dramatiques encore », lâche Nastya, comme pour relativiser. Son père, blessé sur le front de Bakhmout, est aujourd’hui infirme ; son oncle est mort. « À Kiev, la situation est meilleure qu’à l’est, mais tous les trois ou quatre jours, nous sommes bombardés. Les Russes veulent nous détruire en tant que nation », souffle-t-elle.


« Quid des négociations de paix ? Nastya et Veronika roulent des yeux. En Ukraine, la perspective d’une fin de la guerre rapide paraît fantaisiste tant la Russie fait le choix de l’escalade en pilonnant les villes de l’arrière. Dans la nuit du 2 au 3 février, quelques jours à peine après l’annonce d’une « trêve » aérienne brandie par Washington, le ciel de Kiev se met à gronder, s’embrase. Une salve de 71 missiles et de 450 drones se déchaîne sur le pays, livré à la fois aux bombes et au froid.»


Article intitulé

Kiev a froid mais ne plie pas l’échine (extraits)

Patrice Senécal

Le Devoir en Ukraine

5 février 2026


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