« Il est de plus en plus clair que l’administration Trump incarne des sommets sans précédent, inégalés, voire un saut qualitatif dans l’histoire de la corruption de la politique par l’argent. Un virage historique, lié à d’autres changements simultanés dans le monde.
« Aux États-Unis, l’État, les financements publics, les réglementations et le pouvoir judiciaire sont de plus en plus mis au service des réseaux privés et familiaux autour du président, et au service de Trump directement, de ses avoirs matériels, de son ego et de ses vendettas.
« Pour certains, ce passage à la « corruption intégrale » n’a pas l’ampleur qu’on prétend ; il n’exprime pas un changement d’époque. Le gouvernement Trump est simplement plus franc et moins cachottier face à un phénomène de toujours, consubstantiel au système américain (ou à la politique en général). Un phénomène qu’il assume totalement et dont il fait même un spectacle. Selon ce point de vue, les prédécesseurs de Trump étaient des hypocrites, des dissimulateurs… mais Trump n’est pas fondamentalement pire.
« Pourtant, on a bien changé d’époque. Jamais on n’a vu un président appeler ouvertement le département de la Justice à poursuivre des individus — toute une liste noire préparée par lui à des fins de vengeance. Jamais on n’a vu un président s’associer aussi étroitement aux intérêts de la super-caste technologique, incarnée par les Thiel, Bezos, Zuckerberg, et aussi Musk — malgré un « divorce » d’opérette entre Trump et lui.
« Ce que l’on voit aujourd’hui, pour les chiffres (même ajustés pour l’inflation — Musk et ses « mille milliards ») mais aussi pour le caractère totalement ouvert, éhonté, de cette collusion en 2025 aux États-Unis (gouvernement fédéral + une poignée de super-entrepreneurs ultrariches, aux manettes de bouleversements technologiques fondamentaux), tout cela est sans précédent.
« Jamais on n’a vu un appareil de justice, une machine diplomatique, des services de renseignements, être aussi méthodiquement démolis pour être remplacés par du personnel choisi strictement en fonction des relations familiales et des relations d’affaires.
« Lors des récentes négociations sur l’Ukraine, deux personnalités ont émergé : l’investisseur immobilier Steve Witkoff et Jared Kushner, gendre de Trump et propriétaire d’une société ayant déjà reçu 2 milliards de dollars d’investissements saoudiens. Leur présence illustre cette dérive du rôle de l’État, en train de devenir, à marche forcée, un instrument au service des transactions économiques privées
« Face à tout cela, le réveil ? D’après une récente enquête Harris Poll, une majorité d’Américains estiment, pour la première fois, que les milliardaires représentent une menace pour la démocratie. Un pourcentage de 71 % est favorable à un impôt sur la fortune. Il y a à peine six ans, 69 % des personnes interrogées dans le cadre d’un sondage de l’Institut Cato estimaient au contraire que « les milliardaires ont gagné leur fortune en créant de la valeur pour les autres ». Aujourd’hui, sondage après sondage, les Américains souhaitent que les riches soient davantage imposés.
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« Le changement d’époque lié au trumpisme est également visible à l’international. « Pro-Trump », c’est aussi pro-russe, pro-autoritaire, anti-Union européenne.
« Peut-il y avoir, par exemple, une défense résolue de la démocratie, de la séparation des pouvoirs, de la presse indépendante, sans qu’il y ait un soutien correspondant, non moins résolu, au principe de l’aide à l’Ukraine ? En se fondant sur l’idée que le destin de la démocratie en Europe — et peut-être même au-delà — est lié à un tel combat ?
« Non seulement la confluence de ces opinions est de facto fréquente dans les sondages parmi les électeurs concrets, mais il y a — à l’inverse — un lien logique qui relie la détestation de l’Occident, de la démocratie telle qu’elle se pratique (fausse, mensongère, au service des puissants — air connu) et un parti pris hostile (au mieux, indifférent) face à l’Ukraine et à sa souffrance. Et face à ce que l’Ukraine défend, au-delà de sa propre peau.
« Quelques chiffres de sondages… Plus de 60 % des Français sont toujours pour un soutien militaire à l’Ukraine. Aux États-Unis, selon le Ronald Reagan Institute (début décembre), 62 % souhaitent une victoire ukrainienne et l’envoi d’armes.
« Ce sont les forces « populistes » qui représentent le « non » à de telles questions. Mais ces partis restent minoritaires : un quart à l’AfD en Allemagne, un gros tiers au Rassemblement national en France, 30 % au Reform UK chez les Britanniques.
« Voter AfD, en Allemagne, c’est en même temps être contre le soutien à l’Ukraine. C’est rejeter le diagnostic selon lequel l’autoritarisme est un danger, selon lequel la démocratie telle qu’elle existe mérite d’être soutenue, selon lequel la Russie de Poutine est une menace. Mais ce qui est évident pour les Baltes… ne l’est pas nécessairement à Berlin ou à Paris.
« Tout ceci est lié :
– le retour de Trump ;
– le triomphe d’une ploutocratie technologique ;
– le saccage de l’État, ou la volonté d’un saccage ;
-- les menaces à la démocratie, le dédain voire l’opposition frontale de minorités importantes au système politique existant ;
– la convergence russo-américaine ;
– la montée des populismes en Europe, opposés à l’Union européenne ;
– les tendances à la fois pro-russes et pro-Trump en Europe.
« La coïncidence de ces phénomènes n’est pas parfaite. Tous ne sont pas à 100 % liés dans tous les cas ; corrélation n’est pas toujours causalité. Il y a des exceptions : on trouvera, par exemple en Pologne, des forces autoritaires qui sont également anti-russes. Mais le lien est fort, logique, souvent causal.
« Même si la configuration du monde de demain est complexe et contradictoire, il y a des convergences, des recoupements qui simplifient le tableau. Permettant d’y voir plus clair et d’espérer malgré tout.»
Chronique intitulée
Trumpisme et bouleversement du monde
François Brousseau
Le Devoir
15 décembre 2025

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