08 février 2026

« Fabriquer des monstres »





Extraits d’un article intitulé

Déplacer des corps

Josiane Cossette

rédactrice et scénariste

Le Devoir



Fabriquer des monstres

« Dans les régimes fascistes, les humains sont classés en fonction de leur valeur, qu’on tente de faire passer pour naturelle. On dépossède ceux d’en dessous de leur unicité, comme dans l’univers carcéral. Leurs noms sont remplacés par des numéros, on les marque d’une étoile. On les qualifie de « vermine », de « rats », de « singes », comme le souligne David Livingstone Smith dans Making Monsters: The Uncanny Power of Dehumanization, dont les propos résonnent cruellement avec la honteuse vidéo raciste que Donald Trump a publiée jeudi soir, puis retirée, et qui montrait les Obama en singes. 


« Il n’est pas innocent que Trump dise sans cesse que les immigrants sont des « criminal illegal aliens », ou migrants criminels illégaux. Le terme « alien », apparu en 1798 lors de l’adoption de l’Alien Enemies Act, qui donnait au président états-unien le pouvoir de détenir et d’expulser les hommes de plus de 14 ans originaires de pays en guerre avec les États-Unis, avait été remplacé par le terme « non-citoyen » par le gouvernement Biden en 2021. Car le mot « alien », bien que techniquement correct, est presque toujours péjoratif dans son usage contemporain « illegal alien ». Trump a non seulement réintroduit officiellement ce terme, mais il le répète jusqu’à plus soif en lui juxtaposant les mots « criminal » et « violent » — souvent même les deux.


« Ce langage est important, car ce n’est pas Trump lui-même qui poivre, tabasse, emprisonne, tue ou expulse les immigrants, mais bien les agents pas toujours bien entraînés de l’ICE, parmi lesquels figurent aussi des hommes nés à l’extérieur des États-Unis, que ces termes aident à surmonter une certaine dissonance cognitive. Alors qu’eux sont citoyens, sont au-dessus de leurs semblables, ces derniers ne sont pas seulement des immigrants illégaux ou des personnes sans statut, mais bien des « violent criminal illegal aliens ». Des étrangers d’une autre nature, qui sont menaçants, violents, dangereux.


« Patty O’Keefe, une autre femme détenue arbitrairement [comme Aliya Rahman ] au Whipple Building, pour avoir suivi une voiture de l’ICE, a elle aussi été marquée par l’attitude déshumanisante des agents, qui faisaient du small talk et qui riaient à quelques mètres d’une cellule contenant une cinquantaine de femmes et d’enfants en détresse. À un agent qui lui reprochait d’être « non américaine, violente » et de les empêcher de faire leur travail, elle a expliqué que la violence était systémique et qu’elle se mobilisait pour protéger sa communauté par amour, pour en prendre soin. Il lui a répondu qu’il comprenait mieux. « Je croyais que vous étiez tous fous. »


« Aliya Rahman, même dans le chaos, n’a jamais perdu de vue ses privilèges. « Ce que j’ai vécu était terrible, mais ce n’est rien comparativement à ce que j’ai vu. Je suis une citoyenne américaine, mais ça ne veut pas dire que je mérite un traitement plus humain que quiconque. »


« L’humanité est plus que jamais à préserver, chez nous aussi. Ne laissons personne étioler nos liens en fabriquant des boucs émissaires qui détournent notre regard des vrais responsables : ceux, tout en haut ou qui aspirent à y être, qui les pointent du doigt.»


Josiane Cossette

auteure et scénariste

publié dans Libre opinion

Le Devoir

le 7 février 2026


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire