« Pourquoi courir, encore et toujours, avant d’aller enfin dormir ? Le sommeil est-il devenu une ligne d’arrivée qu’il faut mériter ?
« Une marque de chaussures connue développe, pour l’horizon 2028, un modèle de course alimenté par batterie. Les tests initiaux laissent entendre qu’il faciliterait grandement la progression en montée, au point de rendre la foulée aussi aisée que sur le plat. Sur un parcours vallonné, le temps au kilomètre pourrait de la sorte diminuer de plusieurs minutes.
« Ces godasses de grand prix sont conçues, affirme la marque, pour optimiser « les mouvements naturels ». Il est pourtant moins question ici de nature que de robotisation. Bientôt, nos chevilles exigeront-elles leur mise à jour logicielle ?
« Avez-vous remarqué ? Dès qu’un produit se drape d’un vocabulaire bien précis — dans ce cas-ci le mot « naturel » —, c’est presque toujours pour détourner votre regard de ce qu’il fait réellement.
« Prenez ces produits industriels désormais affublés de mots comme « paysan » ou d’« antan ». On célèbre des simulacres alimentaires au nom d’un terroir mythifié dont les agriculteurs eux-mêmes sont dépossédés. Jamais on n’aura tant certifié « à l’ancienne » qu’à l’heure où les allées d’épicerie se parent partout des emblèmes d’une paysannerie réinventée par la publicité. Pourtant, il est devenu rare de goûter une chose aussi élémentaire que du bon pain sans qu’on vous fasse payer, au prix fort, la mise en scène de sa rusticité. Au rayon de la consommation, la nostalgie s’habille de plastique comme tout le reste.
« Pardonnez ce pas de côté : j’ai peu dormi, la nuit passée. J’en reviens à ces chaussures robotisées. Elles promettent de vous propulser comme sur un vélo électrique : plus vite, plus loin, avec moins d’effort. Marcheurs et coureurs progresseraient désormais grâce à un moteur, à une courroie motrice, à une batterie rechargeable. Inutile de forcir ses mollets. Il suffit de s’en acheter des électrifiés. Tout est désormais prêt à consommer, même les illusions de la performance.
« L’illusion est devenue la matière première de toutes les marchandisations. La méritocratie de la performance pour la performance en étant un des plus illustres produits dérivés.
« La même logique s’opère pour le repos : il vous suffit d’acheter un forfait tout compris sous le soleil, à condition de vous en tenir, pour bronzer, à la fenêtre temporelle autorisée par les employeurs, tout en vous faisant croire que vous répondez de la sorte, au nom de votre liberté, à une nécessité fondamentale, presque biologique.
« La notion même de vacances est devenue quelque chose de profondément anxiogène : nous voici poussés à nous déplacer, dans un créneau du calendrier dicté par les besoins du marché, au nom d’une obligation à souffler, à nous reposer pour pouvoir ensuite mieux travailler. Pour y arriver, il faut travailler, souvent davantage encore, pour ne pas suffoquer à l’heure de rembourser le coût du « repos que vous avez mérité ».
« On travaille pour partir. On part pour oublier qu’on travaille. Puis, l’on travaille pour payer le prix d’être parti.
« Dans ce rapport désormais standardisé au royaume des voyages tout inclus, très peu d’attention est consentie à la situation réelle des pays parasités par des marchands de soleil. Les paysages et les populations des pays visités deviennent de simples décors interchangeables, selon les meilleures offres de la saison. Tout se vaut, pourvu que ce soit beau. Et chaud. Et pas cher.
« Prenez Cuba. Pendant que les touristes photographient des voitures américaines colorées des années 1950, sirotent des mojitos et se plaignent de la qualité du buffet, beaucoup de Cubains peinent à se nourrir décemment. On regrette que la population manque de tout, mais on s’inquiète surtout de ne pas pouvoir rentrer à temps chez soi, faute de carburant. L’étendue actuelle du désastre social à Cuba ne semble pas déranger tellement les habitués du soleil au rabais.
« Le tourisme de masse est devenu une forme de colonialisme bon marché. On s’imagine même que voyager à Cuba serait une manière de boycotter la Floride. Quelques vieux mythes tenaces nous vendent l’île comme du bon pain : elle serait restée « authentique », comme « d’antan ». Une sorte de paradis sur terre. Rien de moins. Entre la fierté d’un pouvoir figé et la voracité tenace d’un embargo américain, l’île étouffe pendant que nous venons y chercher le calme et la volupté dont rêvent les plaisanciers. Pendant ce temps, les gens qui y vivent n’ont même pas les moyens, eux, de choisir leurs fatigues.
« Né à Cuba, gendre de Karl Marx, Paul Lafargue opposait, avec une douce dérision, le « droit au travail » — dont on a tiré plus tard le « droit aux vacances » — à la simple paresse au lit.
En 1880, dans Le droit à la paresse, conçu dans la tradition de l’Éloge de la folie d’Érasme, il s’attaquait déjà à l’adoration du travail et à l’allongement infini des journées de labeur par la multiplication des entourloupettes censées doper la productivité.
« La paresse chez Lafargue n’est pas inertie, mais résistance à la tyrannie productive. Une insoumission horizontale.
« Notre société, tout au contraire, mène une guerre permanente contre toute forme de somnolence, sauf, peut-être, celle induite par des psychotropes, licites ou non, pourvu qu’ils engraissent les coffres de quelques-uns. Dormir et se reposer suppose désormais, bien souvent, que l’on anesthésie les causes mêmes de l’épuisement. Ce doit être ça, le progrès…
« Si Lafargue défendait le lit comme espace de retrait, notre époque l’a transformé en simple borne de recharge. Un point de ravitaillement destiné à ragaillardir nos batteries, dans un laps de temps de plus en plus étroit et monitoré. Chaque matin, le réveil sonne pour que la course reprenne. Ainsi repartons-nous de plus belle sur une route usée dont la plupart d’entre nous, à l’heure de la retraite légale, ne reviendront jamais.
« Sur ce chemin, l’ajout de batteries à nos chaussures ne changera rien. »
Chronique intitulée
Courir pour dormir
Jean-François Nadeau
Le Devoir
le 16 février 2026

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