« Dernièrement, en lisant un article de La Presse sur l’abolition du Programme de l’expérience québécoise (PEQ) et sur ces infirmières, étudiants, travailleurs et familles soudain plongés dans l’incertitude, j’ai ressenti une profonde tristesse – et une inquiétude sincère. Je ne suis pas neutre : je suis une personne immigrante qui a choisi le Québec pour y vivre et contribuer à la société. J’y ai bâti une vie, des projets, des attaches. C’est pour cela que je prends la parole aujourd’hui.
« Ce qui frappe dans ces histoires, c’est l’injustice. Ces personnes n’ont enfreint aucune règle. Elles ont suivi le parcours proposé par le gouvernement, rempli les conditions, investi temps, argent et énergie. Elles ont appris le français, étudié, travaillé, payé des impôts, soigné, enseigné, entrepris. Elles ont cru à la parole publique. Ce ne sont pas elles qui ont transgressé les règles – ce sont les règles qui ont été modifiées après coup.
« Au‑delà d’une décision administrative, c’est une question d’équité. Lorsqu’un gouvernement invite des gens à venir ou à demeurer ici, il assume une responsabilité morale : ne pas changer les conditions une fois que des individus ont engagé leur vie, leur travail, leurs études.
«Modifier un programme est un choix politique légitime. L’appliquer rétroactivement à des gens ayant respecté le cadre en place ne l’est pas. C’est une rupture de confiance – et une blessure qui marque.
« Dans le débat public, on présente trop souvent les personnes immigrantes comme une source de pression – main‑d’œuvre, logement, services publics. Oui, ces enjeux existent, mais les attribuer surtout à l’immigration détourne l’attention de nos véritables défis : planification, investissements, gouvernance. Et surtout, cela réduit des êtres humains à des chiffres, alors qu’il s’agit d’individus, de familles et de projets de vie bien ancrés.
« Les personnes immigrantes ne sont pas des ressources interchangeables. Ce sont des collègues, des voisins, des élèves. Elles contribuent à l’économie, renforcent le réseau de la santé, créent des entreprises, enrichissent la culture et la société. Elles tissent des liens. Elles prennent racine.
Un cactus à l’érable
« Je me définis souvent comme un cactus à l’érable : fier de mes racines mexicaines, tout aussi fier d’être québécois. L’appartenance n’est pas un jeu à somme nulle. On peut porter plus d’un héritage et contribuer à une société qui nous accueille. Pourtant, ces jours‑ci, mon côté érable a un goût plus sucré‑amer.
« Malheureusement, on voit partout dans le monde cette dérive qui consiste à faire des personnes immigrantes un exutoire.
« L’incertitude sociale cherche parfois un visage. Mais prendre pour cible celles et ceux qui ont cru au Québec ne règle rien ; au contraire, cela nous fragilise collectivement. Comme société, nous valons mieux que cette tentation du raccourci.
« Cependant, les derniers jours ont mis en lumière un phénomène frappant : le refus persistant d’adopter une clause de droits acquis (clause « grand-père ») s’accompagne d’un élargissement tangible de l’appui envers les personnes immigrantes au sein de la société québécoise. Voir des associations patronales, des syndicats, des institutions d’enseignement, des élus de diverses sensibilités politiques et des citoyennes et citoyens de tous les horizons se mobiliser me touche sincèrement.
« Cela me rappelle pourquoi j’ai choisi le Québec, pourquoi j’y ai bâti ma vie, ma famille, et pourquoi je continue d’y contribuer avec fierté.
« La devise Je me souviens résonne particulièrement en ce moment. Nous nous souvenons de l’accueil offert, des occasions et des règles qui ont été respectées par les personnes immigrantes. Et aujourd’hui, je crois profondément que nous devons collectivement nous souvenir de l’importance de la parole donnée. Les personnes immigrantes – et toutes celles et tous ceux qui les soutiennent – n’oublieront pas ce moment. Je suis persuadé que ce que nous décidons aujourd’hui en dira beaucoup sur le Québec dans lequel nous vivrons demain.
Témoignage intitulé
Je me souvins du Québec qui m’a accueilli
Luis Cisneros
Professeur universitaire, chercheur et formateur en entrepreneuriat et en repreneuriat ; père de Nathanaël, époux d’Émilie
La Presse
le 6 février 2025

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