26 février 2025

La plus belle épicerie de ma vie, par Hélène David

  


«Vendredi dernier, j’arrive à mon épicerie habituelle, une grande chaîne québécoise d’alimentation. Mon cerveau imbibé des mauvaises nouvelles en provenance des États-Unis, des commentaires disgracieux de Donald Trump envers le Canada, et au lendemain de la formidable victoire de l’équipe canadienne de hockey face aux Américains, j’entreprends ma déambulation dans les allées de la grande surface.


D’abord, les fruits et légumes. Spontanément, je me mets à vérifier l’origine de chaque produit, pour être certaine qu’ils ne proviennent pas des États-Unis. Je cherche de la roquette. La plus en vue et celle que j’achète toujours vient de chez nos voisins du Sud. Zut, il faut trouver autre chose. Ne dénichant rien de chez nous, je demande à un préposé si de la roquette locale existe. Il me dirige vers une bannière « Produit du Québec ». Rien. Arrive derrière moi une dame, envoyée ici par le même employé, qui cherche la même chose. C’est finalement elle qui découvrira le produit convoité, de la roquette sous forme de pousse. Hourra !


Je poursuis mon chemin dans les allées. Ça prend du temps, mais le travail est gratifiant : m’assurer que j’ai un petit, tout petit sentiment de vengeance et de contrôle sur ce que j’achète.


Quelques mètres devant moi, j’observe un jeune homme regarder attentivement un produit et lire les étiquettes. J’ose : « Vous vous assurez que le produit ne vient pas des États-Unis ? » Devant sa réponse affirmative, je me sens moins seule dans ma petite expression de colère. Désormais curieuse de ce phénomène, je regarde subtilement tous les clients, jeunes et moins jeunes, hommes et femmes, de toutes langues et cultures, lire attentivement les étiquettes des produits.


Au fil des allées, je pose plusieurs fois la même question. Les clients que j’interpelle sont unanimes : rien provenant des États-Unis dans leur panier d’épicerie ! Je suis subjuguée, surprise et de plus en plus heureuse et fière de cette solidarité et de ces marques de protestation communes.


Je ne m’attendais vraiment pas à ça. Pour être certaine que je n’ai pas la berlue, je demande à la caissière si mon échantillon de clients reflète la réalité. Elle me confirme que oui.


La grande surface a pris de belles initiatives. Au pied des tablettes, des yogourts aux céréales, en passant par les jus et les viandes, tous les aliments du Québec ou du Canada sont clairement identifiés, par une petite étiquette bleue ou rouge.


J’ai senti une telle mobilisation, une telle solidarité, une telle chaleur humaine entre les clients de cette épicerie que je retourne à ma voiture le sourire aux lèvres, le cœur rempli de fierté face à mes alliés de l’épicerie qui ont décidé d’exprimer ainsi leur colère face au traitement que nous réserve notre voisin du Sud, pourtant jusqu’à récemment notre ami.


J’étais fière d’être là, vendredi dernier, fière du nuage sur lequel tous semblaient planer après la victoire au hockey de la veille, fière des gestes individuels forts que l’on portait en grand nombre, fière des regards échangés, des courtes remarques prononcées, fière de la détermination à agir. Seuls, nous nous sentons impuissants, mais dans mon épicerie ce jour-là, j’étais avec tous les autres, tous ceux et celles qui se lèvent et disent leur colère face à un « souverain » qui n’a cure de notre petite fierté nationale, de ce que nous avons construit depuis des décennies et dont nous ne voulons pas nous séparer.


Espérons que cette flamme qui s’est allumée depuis quelques semaines continue à brûler. La mobilisation doit se poursuivre, mais aussi la réflexion sur ce que l’on souhaite comme société. Nous avons des occasions de changer des pratiques, de revoir certains modèles de fonctionnement. Il n’est pas trop tard pour définir ce que, tous ensemble, nous souhaitons protéger.

C’est pas mal maintenant ou jamais.»


Titulaire depuis 1980 d’un doctorat en psychologie, Hélène David a fait carrière à l’Université de Montréal comme professeure et chercheuse. Elle agit maintenant à titre de consultante et collabore à divers médias.


Publié dans La Presse, le 24 janvier 2025

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