« Le 11 décembre dernier, le magazine Time présentait sa fameuse «personnalité de l’année». Pour 2025, le choix ne s’est pas arrêté sur une seule personne, mais sur un groupe d’individus qui, comme l’affirme le magazine, « façonnent nos vies » : les « architectes de l’IA ». Voilà les personnalités de l’année 2025, l’ensemble des individus qui œuvrent à l’essor d’une technologie qui s’impose dans différents domaines de notre vie (divertissement, travail, transport, etc.).
« Bien de l’encre a coulé depuis les deux dernières années au sujet des côtés positifs et négatifs du développement de l’intelligence artificielle générative. Ou vous êtes dans un camp les pieds fermes, ou votre jugement n’est pas encore décidé. Ou vous affirmez que ce n’est qu’un outil comme un autre — et vous l’utilisez en croyant avec assurance que vous le tenez d’une main ferme et que ce n’est certainement pas lui qui vous tient —, ou vous êtes de ceux qui se méfient de l’utilisation d’un outil qui facilite certaines tâches, dont la plus difficile, qui est celle de penser par soi-même, et regrettez de vous trouver encerclé par de plus en plus de logiciels qui vous poussent à vous commettre. Ou alors, vous êtes de ceux qui attendent encore des preuves avant de décider dans quel camp vous voulez être.
« Et si vous êtes indifférents, pensez à cette image, que je sors d’un vieux discours prononcé par le philosophe Alain (Émile-Auguste Chartier, 1868-1951) : l’image des « marchands de sommeil ».
« Dans un discours prononcé en 1904, lors de la distribution des prix au lycée Condorcet, Alain confie aux jeunes têtes diplômées qu’après les nombreuses années passées sur les bancs d’école, ils n’auront de cesse de prendre garde à ne pas « dormir » en étant désormais des citoyens adultes. Maintenant qu’ils ont appris, ils doivent agir. Mais cessons-nous d’apprendre ? Et qu’entend-il exactement par cette mise en garde ?
« Voici un extrait : « Qu’est-ce donc que dormir ? C’est une manière de penser ; dormir, c’est penser peu, c’est penser le moins possible. Penser, c’est peser ; dormir, c’est ne plus peser les témoignages. C’est prendre comme vrai, sans examen, tout murmure des sens, et tout le murmure du monde. Dormir, c’est accepter. »
« On aime citer Alain par sa fameuse phrase : « Penser, c’est dire non. » Cette négation est en fait de l’ordre du doute. Un doute sain, un doute qui ne mène pas à une pensée sceptique ou à une dérive complotiste, mais un doute posé, une distance, autrement dit : une réflexion critique. La mise en garde du sommeil consiste en une vigilance pour que nous restions éveillés. En fait, à se réveiller, car nous pouvons facilement ne plus interroger, ne plus douter, et nous laisser glisser dans le sommeil sans nous en rendre compte. « Se réveiller, c’est se refuser à croire sans comprendre ; c’est examiner, c’est chercher autre chose que ce qui se montre. »
« Les marchands de sommeil dont parle Alain sont tous ces gens qui nous arrivent avec des systèmes tout préparés, avec des maximes de grande tenue que l’on n’interroge pas, avec des idées toutes faites. Ce sont ceux qui affirment savoir ce qu’est la vérité, qui se disent parfaitement suffisants dans la distinction de ce qui est vrai ou faux, réel ou non. Ils portent plusieurs masques, et ils ne sont pas nécessairement faciles à reconnaître.
« À une certaine époque, beaucoup portaient une soutane, et l’anticlérical Alain pensait possiblement davantage aux hommes d’Église, non sans la pointe qui lui était propre.
« Le discours a été publié dans le recueil Vigiles de l’esprit (1942). Je vous encourage à le lire. Il s’agit d’un des plus beaux textes d’Alain, à mon avis.
« Aujourd’hui, qui sont nos marchands de sommeil ? J’aime à m’interroger sur ces gens qui auraient intérêt à ce que je dorme, à ce que je ne pense pas trop, ou du moins à ce que je ne pense pas « différemment ». Je souhaite que cette interrogation soit collective. Demandez-vous : quel est leur capital qu’ils souhaitent tant nous vendre ? Quel confort nous présentent-ils pour que l’on glisse tout doucement dans un sommeil de la pensée ? Avez-vous des idées ? On nous mâche de l’information toute préparée. On vole des données pour les revendre à moindre prix sur le marché des idées. On nous promet des merveilles et de la liberté, plus de temps, oh ! ce temps si précieux, et de la facilité, car l’effort ne se vend pas bien.
« Je les appelle « les nouveaux » marchands de sommeil, mais ils sont comme les anciens. À l’exercice difficile de la recherche, à celui de l’enquête, de l’analyse, de la synthèse, et puis, surtout, au grand travail de la création, ils veulent une attention. Notre attention. Ils veulent que vous disiez « oui ». Juste oui. Réveillez-vous. Dites « non ». Pensez.
« Qui sont les nouveaux marchands de sommeil ? Le Time les a choisis comme personnalités de l’année. »
Article intitulé
Les nouveaux marchands de sommeil
Philippe Girard
diplômé de philosophie
Le Devoir
le 19 décembre 2025

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