« Depuis quelques jours, la lutte contre le fentanyl aux États-Unis a franchi un seuil inquiétant. En qualifiant cette drogue de « weapons of mass destruction », le président américain ne se contente plus de décrire un problème de santé publique. Il utilise un vocabulaire historiquement associé à la guerre, à l’urgence absolue et à la suspension du jugement critique.
« Ce choix de mots n’est pas anodin. Il sert à légitimer l’idée d’un affrontement militaire, cette fois dirigé contre un pays étranger, le Venezuela. Une guerre qui coûterait des sommes colossales, provoquerait des morts civiles massives, d’abord du côté vénézuélien mais aussi américain, et laisserait derrière elle des familles endeuillées et des sociétés encore plus fracturées.
« On connaît déjà ce scénario. La guerre ne s’arrête jamais au moment du bombardement. Elle se prolonge dans les corps et les esprits de ceux qui reviennent, souvent avec des traumatismes profonds, dans des systèmes qui peinent déjà à prendre en charge la santé mentale de leurs citoyens. Présenter cette option comme une solution est une illusion dangereuse.
« Plus troublant encore, cette logique permet de justifier des actes extrêmes : frappes loin des côtes américaines, destruction de navires, et même l’idée qu’une violence répétée puisse être moralement acceptable tant qu’elle s’inscrit dans une « guerre ». Tout cela pour combattre un fléau dont la source principale n’est pourtant pas externe.
« Car le fentanyl n’est pas né au Venezuela. Il prospère d’abord sur le territoire américain, nourri par des réalités bien connues : explosion de l’itinérance, précarité économique, accès limité aux soins de santé mentale, isolement social, absence de filet de sécurité pour des millions de personnes. C’est là que se situe le cœur du problème.
« Transformer cette crise intérieure en menace étrangère permet d’éviter les questions qui dérangent : pourquoi tant de citoyens vont-ils si mal ? Pourquoi le travail ne garantit-il plus une vie décente ? Pourquoi la maladie mentale est-elle encore traitée comme une responsabilité individuelle plutôt que collective ?
« La guerre offre une réponse simple à des problèmes complexes. Elle désigne un ennemi, mobilise la peur, et détourne le regard des échecs internes. Mais elle ne soigne personne. Elle ne loge personne. Elle ne répare rien.
« L’indécence n’est pas de nommer la gravité du fentanyl. L’indécence est d’utiliser cette tragédie humaine comme prétexte pour exporter la violence, plutôt que de s’attaquer aux causes profondes du mal-être qui ravage la société américaine de l’intérieur.»
Lettre d’opinion intitulée
Quand la guerre devient un alibi
Éric Ducharme
Le Devoir
le 16 décembre 2025

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