05 janvier 2026

Les contradictions d’un faux libérateur

« L’opération militaire menée par les États-Unis contre le Venezuela, dans la nuit du 2 au 3 janvier 2026, s’inscrira dans l’Histoire comme l’un des actes les plus controversés de la seconde présidence de Donal Trump. L’attaque, qui a conduit à la capture du président Nicolás Maduro et de son épouse, Cilia Flores, provoque une réaction à deux niveaux. D’un côté, la méthode employée révulse : Washington a foulé aux pieds le droit international et usé d’une démonstration de force digne de l’interventionnisme américain le plus brusque. De l’autre, comment ne pas ignorer la libération d’un peuple contrôlé par un dictateur, qui respire à nouveau l’espoir d’un retour à la démocratie ?


« L’opération Absolute Resolve, dont se félicitait samedi matin un président Trump galvanisé, constitue une violation éhontée des normes juridiques régissant les relations entre les États. Aucune résolution du Conseil de sécurité de l’ONU — seul organe légalement habilité à autoriser l’usage de la force armée contre un État — n’autorisait cette intervention, que les États-Unis justifient par des accusations de narcoterrorisme. Les explosions qui ont secoué Caracas en divers lieux ont atteint des zones résidentielles, et auraient fait au moins 40 morts, selon des sources vénézuéliennes s’étant confiées au New York Times.


« En outre, le prétexte invoqué par le président Trump pour justifier cette intervention atteint des sommets d’hypocrisie lorsqu’on le scrute de plus près. Il accuse Maduro de diriger un réseau de trafic de drogue ayant causé des torts incommensurables aux États-Unis. Ces accusations sérieuses ressemblent à s’y méprendre à celles qui ont pesé sur l’ancien président du Honduras, Juan Orlando Hernández, condamné en 2024 par un tribunal américain à 45 ans de prison pour trafic international de drogue et participation à l’entrée illicite de plus de 400 tonnes de cocaïne aux États-Unis. Malgré cette condamnation, Trump a accordé une grâce complète à Hernández, à peine un mois avant de lancer un assaut contre Maduro. Allez y comprendre quelque chose !


« Parmi les autres contradictions liées à cet assaut, on ne peut passer sous silence le fait que le Venezuela n’est pas un grand pays producteur de cocaïne — environ 67 % de la production mondiale vient de Colombie —, bien qu’il serve bel et bien de plateforme logistique pour le transport de cette drogue dans le corridor des Caraïbes, en direction du Mexique. C’est d’ailleurs au Mexique que les cartels dominent le trafic de la cocaïne et du fentanyl. Même si la stratégie de lutte contre le narcoterrorisme menée par les États-Unis cible aussi des pays comme le Mexique et la Colombie, c’est le Venezuela, un acteur de moindre importance, qui subit depuis des mois les charges constantes des Américains.


« Le pétrole semble ici le véritable nerf de la guerre. Avant l’Arabie saoudite et l’Iran, le Venezuela possède les plus importantes réserves pétrolières de la planète (300 milliards de barils). Le dernier embargo imposé par les États-Unis en 2019 a fait très mal à l’économie du pays, dont les principaux revenus provenaient du pétrole, une grande part de ceux-ci associée à des clients américains. Puisque la guerre de l’usure n’a pas fait tomber Maduro, Trump utilise la manière forte. Ces derniers mois, il a saisi des pétroliers, détruit une installation portuaire, menacé Caracas d’un blocus total, le tout au nom de la lutte contre le narcotrafic. Samedi, son discours sur les infrastructures pétrolières à réparer et les revenus à générer n’a trompé personne : il a l’intention de reprendre le contrôle de ces ressources colossales.


« On aura beau décrier la manière, reste cette vérité inconfortable : Nicolás Maduro était un dictateur. Son régime a été marqué par la répression violente de l’opposition, la manipulation électorale, la torture de dissidents et la destruction méthodique des institutions démocratiques. Des millions de Vénézuéliens ont fui leur pays pour échapper à la misère et à l’oppression. La joie exprimée par de nombreux Vénézuéliens à l’annonce de la capture de Maduro est authentique et compréhensible, car ce peuple mérite la liberté et la démocratie, même si la victoire est douce-amère.


« Cette libération porte en elle les germes de nouvelles souffrances. Le Venezuela risque de devenir un nouveau terrain d’affrontement entre grandes puissances, une économie sous tutelle américaine où les intérêts pétroliers primeront sur les aspirations démocratiques du peuple. On peut espérer un avenir meilleur pour le peuple vénézuélien tout en redoutant les véritables intentions de ses « libérateurs ».


« En outre, cette opération établit un précédent terrifiant. Si les États-Unis peuvent envahir militairement un pays souverain, capturer son président et imposer leur volonté sans aucun mandat international, qu’est-ce qui empêchera d’autres grandes puissances de faire de même ? Comment Trump négociera-t-il un traité de paix entre la Russie et l’Ukraine quand il envahit lui-même un pays suivant ses propres règles ? Ces questions n’ont pas de réponse simple. Mais la méthode Trump, brutale, unilatérale et guidée par des intérêts pétroliers à peine dissimulés, ne constitue pas un modèle pour un ordre international plus juste.»


Éditorial intitulé

Force brutale et contradictions

Marie-Andrée Chouinard

Le Devoir

le 4 janvier 2026

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