« Depuis la capture de Nicolás Maduro au Venezuela, tout déboule. Pour les Canadiens — et, franchement, toute la population des Amériques —, la première urgence, c’est d’y voir clair. Et à ce stade-ci des choses, il devrait être évident pour tout le monde que la clarté du discours ne viendra jamais de Donald Trump. L’idéologue de la Maison-Blanche, c’est Stephen Miller. Le plus loyal conseiller du président accordait mardi une entrevue au chef d’antenne de CNN, Jake Tapper. Vous me permettrez de la décortiquer en détail, parce que tout y est dit.
« Questionné sur la possibilité d’une invasion militaire du Groenland, Miller juge l’hypothèse absurde, parce que « le Groenland a une population de 30 000 personnes » (il en compte en réalité deux fois plus). En clair : tout ce qui est petit est facilement saisissable. Il ne prévoit pas de résistance. Après avoir rappelé que la position de la Maison-Blanche, depuis le début de la présidence de Trump, est que le Groenland devrait appartenir aux États-Unis, il continue ainsi : « Les États-Unis sont la puissance de l’OTAN. Pour que les États-Unis sécurisent la région de l’Arctique, pour protéger et défendre l’OTAN et les intérêts de l’OTAN, bien évidemment, le Groenland devrait faire partie des États-Unis. »
« Il est important de savoir que le Groenland a encore une base militaire américaine. Il y en a eu plusieurs durant la guerre froide. La logique de Stephen Miller, c’est que tout le territoire de l’OTAN est protégé par les États-Unis en tant que superpuissance militaire, et qu’il n’y a aucune raison pour laquelle ce qui est protégé par les États-Unis n’appartienne pas aux États-Unis, du moment que Washington juge en avoir besoin.
« Les mots utilisés ici sont cruciaux parce que la question qui est sur toutes les lèvres est la suivante : l’OTAN peut-elle continuer d’exister, de faire sens, si la Maison-Blanche attaque l’un de ses membres ? Miller convainc son président que les États-Unis peuvent s’arroger le territoire d’un allié pour leur propre protection. La logique est complètement tordue, bafoue la base du droit international et la souveraineté des peuples. Mais pour préparer une réponse, il faut comprendre exactement la vision du monde à laquelle on se confronte.
« Poussé par Jake Tapper à parler de l’organisation d’élections au Venezuela, Stephen Miller se lance dans une tirade dont le contenu donne froid dans le dos, tout en ayant le mérite d’une limpidité dont Donald Trump est lui-même incapable : « Les États-Unis déploient leur armée pour garantir leurs intérêts, sans avoir à s’excuser, dans notre hémisphère. Nous sommes une superpuissance, et sous le président Trump, nous allons nous comporter comme une superpuissance. »
« Notre hémisphère »… S’il existe encore des gens pour croire que la souveraineté de tous les pays des Amériques n’est pas menacée par Washington, je les prie de sortir du déni. Il est plus que temps. « Il serait absurde, poursuit Miller, de permettre à une nation dans notre propre cour arrière de fournir des ressources à nos adversaires, mais pas à nous, de détenir des armes de nos adversaires, d’être positionné comme un atout stratégique contre les États-Unis plutôt que pour les États-Unis. La doctrine Monroe — et la doctrine Trump — vise à sécuriser les intérêts nationaux de l’Amérique. »
« Cela veut dire que les peuples des Amériques ont le choix entre les leaders pro-Washington… et des leaders pro-Washington. Si on se choisit des personnes ou des politiques publiques qui ne plaisent pas à la Maison-Blanche, un éventail de mesures, y compris militaires, peut être déployé.
« Miller nous livre alors le fond de sa pensée : « Durant des années, nous avons envoyé nos soldats mourir dans des déserts au Moyen-Orient pour tenter de leur construire des parlements, leur donner la démocratie, leur donner plus de pétrole, leur donner plus de ressources. Le futur du monde libre dépend de l’Amérique et de sa capacité à s’affirmer et à faire valoir ses intérêts, sans s’excuser. »
« Moins d’interventions militaires sur d’autres continents, donc. Plus dans « notre hémisphère », vu comme une extension des États-Unis. Il faudra faire très attention à la manière dont on emploie le mot « Amérique », de manière à brouiller la ligne entre le pays et le continent, pour mieux appuyer cet impérialisme.
« Au moment où Miller commençait à nous expliquer, sans équivoque, que la participation des États-Unis à l’édification de tout le droit et la gouvernance internationale moderne étaient une grave erreur historique, il a été interrompu par le chef d’antenne, lui rappelant que sa question portait sur d’éventuelles élections au Venezuela.
« Stephen Miller a donc repris ainsi :
« La raison pour laquelle je vous donne ce discours, que je sais que vous ne vouliez pas entendre, c’est que vous approchez la question du mauvais cadre de référence, d’un cadre néolibéral selon lequel le rôle des États-Unis serait d’agir dans le monde pour demander que des élections soit tenues sur le champ, partout, immédiatement.
— Mais nous sommes rentrés dans le pays et nous avons pris le leader du Venezuela.
— Bien sûr que nous l’avons fait ! Parce que nous ne laisserons pas des dictateurs communistes de pacotille envoyer des violeurs dans notre pays, envoyer des drogues dans notre pays, envoyer des armes dans notre pays. Et nous ne laisserons pas un pays tomber dans les mains de nos adversaires. »
« Ce discours, couplé aux déclarations explicites de Trump sur son objectif de s’approprier le pétrole du Venezuela au bénéfice des entreprises américaines, ne laisse aucun doute sur la suite des choses. À moins d’un miracle d’intervention internationale, le Venezuela ne sera pas libre d’avoir un leader autre qu’un vassal de Washington. Miller voit comme une absurdité l’idée que les États-Unis devraient tenter d’instaurer des démocraties à l’étranger plutôt que des marionnettes obéissantes. Il continuera de conseiller son gouvernement dans l’objectif que ça ne se reproduise plus à l’avenir. »
Chronique intitulée
« Notre hémisphère »
Sortons du déni : la souveraineté de tous les pays des Amériques est menacée par Washington
Émilie Nicolas
Le Devoir
le 8 janvier 2026
***

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire