18 février 2026

La nuance, une attitude en voie de disparition ?




« La prudence en politique semble une vertu en voie de disparition. À dessein. Autrefois, c’était l’attitude naturelle qui s’imposait quand il fallait prendre des décisions pouvant avoir une incidence majeure sur la société. Aujourd’hui, alors que la norme est faite de clips fracassants, nous avons peine à imaginer que la prise de décision a déjà pu se faire après de longues réflexions nourries par de la documentation scientifique et des études de professionnels faisant des recommandations sérieuses.


« L’opinion est devenue l’égale de la science. Du moins, c’est ce que certains voudraient nous faire« croire. La science serait l’apanage d’une élite gouvernante, pendant que l’opinion incarnerait le « gros bon sens », celui du vrai monde. Tout cela est grossièrement déformé par ceux qui cherchent à opposer une classe prétendument déconnectée à celle qui peine à joindre les deux bouts, mois après mois. Comme s’il y avait du vrai monde et du faux monde.


« Qu’à cela ne tienne, nous assistons à une normalisation des hyperboles, des excès de langage et des déformations factuelles au service de causes partisanes. De droite à gauche, personne n’y échappe. Pendant ce temps, ce qu’on appelait autrefois le centre politique s’évapore comme peau de chagrin.


« Les dernières semaines au Québec nous en ont démontré l’ampleur avec le débat entourant le Programme de l’expérience québécoise (PEQ) ou la justification de la construction d’un troisième lien dans la région de Québec. On pourrait tout autant parler de la protection du caribou  et de la survie de l’industrie forestière ou des justifications bancales ayant conduit à la réduction des objectifs de baisse des émissions de gaz à effet de serre.


« La nuance perd de sa superbe quand arrive une candidate qui fait preuve de prudence avant de se commettre : on blâme son indécision ou son manque de leadership. Comme si la nécessité de prendre du temps de réflexion et de faire des nuances dans des débats cruciaux pour l’avenir de la société appelait seulement à une réponse prompte, intempestive et polarisante pour démontrer sa capacité à gouverner.


« Personne n’y échappe, et nous voyons tranquillement s’éloigner le dialogue nécessaire à une prise de décisions fondée sur les faits, la science et la concertation. Certes, le débat est essentiel, mais quand la recherche du consensus n’est plus un objectif, on perd de vue le bien public.


« La rapidité des nouvelles et leur enchaînement poussent bien souvent à la réaction spontanée et il devient plus difficile alors d’en expliquer les tenants et aboutissants. Un simple titre peut suffire à déclencher le fiel des commentaires sur les réseaux sociaux, sans nuance et, souvent, sans même que tous les détails soient connus.


« Il devient alors impossible d’en contrôler l’issue. Le jugement populaire est tombé : impossible

« de remettre la pâte à dents dans le tube. Il vaut mieux lâcher prise et attendre qu’une autre nouvelle percutante vienne effacer la précédente de l’esprit collectif.


«Prenons le faux scandale des fameuses « primes » de départ des élus municipaux qui ont fait les« manchettes la semaine dernière. Je mets le terme entre guillemets, car rien ne permet d’affirmer que l’ensemble des montants versés constituait réellement une prime. On a évoqué des montants importants versés à l’ancienne mairesse de Montréal, à l’ancien président du comité exécutif et à plusieurs autres élus. Or, la nuance s’impose avant de s’indigner trop vite. Le diable est dans les détails, comme on dit.


« Tout d’abord, il est vrai que les élus, peu importe leur poste, reçoivent une indemnité lorsqu’ils quittent la politique. Celle-ci est calculée en fonction du nombre d’années de service. Cela correspond aux pratiques courantes, dans le secteur public comme dans le secteur privé, pour des fonctions de direction. Il n’y a rien de scandaleux là-dedans. Les responsabilités exercées sont réelles et il est normal que ces règles s’appliquent aussi à ceux qui ont consacré une partie de leur vie au service public.


« Le montant plus important évoqué n’est pas une « prime », mais une allocation de transition. Il s’agit d’un revenu versé toutes les deux semaines, calculé en fonction du salaire de la dernière année. Cette mesure existe parce que les élus ne cotisent pas à l’assurance-emploi et n’y ont donc pas droit. Lorsqu’ils quittent la vie politique, ils ne bénéficient d’aucune protection financière. Or, il est souvent difficile de réintégrer rapidement le marché du travail, plusieurs employeurs hésitant à embaucher un ancien élu.


« Pour pallier cette situation, les élus qui quittent la vie publique ont droit à une allocation de transition. Sans elle, plusieurs se retrouveraient dans une précarité immédiate. Et dans de telles conditions, qui accepterait encore de consacrer des années de sa vie au service public ?


« Alors que le Québec est engagé dans une nouvelle course à la chefferie pour remplacer le premier ministre, qu’une autre vient de se terminer au Parti libéral du Québec et qu’on s’approche d’une autre campagne électorale, le climat politique demeure marqué par la polarisation et les réactions instantanées. Dans un monde saturé de slogans, de raccourcis et d’hyperboles, la prudence et la nuance ne devraient pas être perçues comme des faiblesses, mais comme des exigences démocratiques. Souhaitons que les semaines à venir permettent de réhabiliter un débat fondé sur les faits, la science et la recherche du bien commun. Car sans nuance, il ne reste que du bruit. »


Chronique intitulée

La démocratie sans nuance

François William Croteau

Le Devoir

le 18 février 2026





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