[...] « J’ai interviewé David Suzuki en cette fin d’année parce qu’il a fait couler beaucoup d’encre en 2025. Il a affirmé, lors d’une sortie publique l’été dernier au sujet des changements climatiques, qu’il était « trop tard » et que la réélection de Donald Trump avait été pour lui l’équivalent d’un « coup de poignard en plein cœur ».
« Dans la foulée de ce coup d’éclat, il a cependant rapidement précisé, entre autres dans une entrevue accordée à notre collègue Éric-Pierre Champagne, qu’il n’avait pas perdu espoir.
« Alors que l’heure est aux bilans de fin d’année et aux prédictions pour les mois à venir, je me demandais où en était le militant écologiste le plus connu du Canada dans ses réflexions.
« Par exemple, quel message souhaite-t-il transmettre aux jeunes, à qui on lègue la planète dans un piètre état ?
« Quand mes filles sont tombées enceintes, ma réaction a été : “Mon Dieu, vous savez ce que dit la science sur ce qui nous attend ! Mettre au monde un enfant de plus, maintenant, c’est un engagement envers l’avenir” », raconte-t-il.
Ses enfants sont manifestement plus optimistes que lui.
« Leur réponse a été intéressante. Mon aînée a dit : “Papa, c’est mon engagement envers la planète. En ayant un enfant, je vais me battre comme une folle pour son avenir et pour qu’on change de cap.” La plus jeune a dit : “Papa, ça n’a pas à se terminer comme tu le prévois, nous devons travailler pour une fin différente.” Je ne peux donner tort ni à l’une ni à l’autre », ajoute le scientifique de 89 ans.
« En continuant à l’interroger sur les jeunes d’aujourd’hui, on se rend compte qu’il s’inquiète également du virage marqué de certains d’entre eux vers le conservatisme ainsi que des ravages faits, chez eux, par la désinformation.
« Les algorithmes des réseaux sociaux mettent notamment en valeur le contenu clivant produit par des personnalités de droite ultrapopulaires comme le psychologue Jordan Peterson.
« Ce gars, qui a énormément d’abonnés, est un charlatan pur et simple, mais il fait vibrer une corde chez les jeunes hommes, et c’est assez effrayant, lance David Suzuki. Jordan Peterson qualifie les changements climatiques de canular. Non, mais franchement ! Et vous avez le président de la nation la plus puissante et la plus riche du monde qui non seulement qualifie les changements climatiques de canular ou d’arnaque, mais ne prend même pas la peine de se rendre à la COP30 [conférence des Nations unies, en novembre dernier, au Brésil] sur le climat ! »
Ah oui, vraiment, il en a gros sur le cœur, David Suzuki.
Mais vous savez ce qui le réconforte ? Le Québec !
Oui, oui, le Québec.
« À la toute fin d’une visioconférence de 30 minutes, j’ai voulu savoir si, à ses yeux, la province était une société distincte au Canada sur le plan environnemental. Aussitôt, les compliments ont fusé.
« Je pense que c’est grâce à votre société distincte que le Canada a toujours été un phare pour les environnementalistes comme moi. Quand nous étions à Kyoto en 1997 [année de l’adoption du traité international visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre], l’Alberta nous tirait dessus à boulets rouges, mais le Québec était là pour dire : “Nous sommes avec vous.” Et je ne pense pas que ce soit un hasard si le meilleur ministre de l’Environnement que nous ayons jamais eu était un Québécois. »
«Vous aurez deviné que David Suzuki fait référence à Steven Guilbeault, qui a quitté à la fin de novembre le cabinet du premier ministre Mark Carney.
« Le scientifique n’avait pas encore été informé de ce qu’avait affirmé l’ex-ministre après avoir claqué la porte avec fracas. Entre autres du fait que Steven Guilbeault a qualifié d’« important pas en arrière dans la lutte contre les changements climatiques » et de « vente au rabais » le récent protocole d’entente sur l’énergie entre Ottawa et l’Alberta.
« Bravo à lui ! », a lancé David Suzuki, une fois mis au courant de ces déclarations.
« Il va sans dire que ce nouvel accord entre Ottawa et l’Alberta – et la construction possible d’un nouvel oléoduc vers la côte du Pacifique – consterne également l’environnementaliste de la Colombie-Britannique. Il prévoit que le gouvernement de sa province et les communautés autochtones vont barrer la route à ce projet et… que Mark Carney « compte là-dessus ».
« Pour David Suzuki, il n’y a qu’une seule option possible : considérer les changements climatiques comme une menace existentielle et y réagir en conséquence.
« Que recommande-t-il alors, désormais, au premier ministre du Canada ? « Une seule chose : déclarer l’urgence climatique ! », lance-t-il.
« Arrêtez de tergiverser. Dans une situation d’urgence, les clivages politiques disparaissent. Face à une telle crise, agir est la seule option. »
*Qui est David Suzuki ?
Né en 1936 à Vancouver, David Suzuki est généticien de formation, mais est devenu célèbre d’unbout à l’autre du pays grâce à ses talents de vulgarisateur, en tant qu’animateur de la série télé The Nature of Things, à CBC. Parallèlement, il est aussi devenu l’un des militants écologistes les plus respectés au pays. Ce géant vert célébrera son 90e anniversaire en mars 2026.
Extraits de l’entrevue de David Suzuki intitulée:
Le presque nonagénaire qui nous brasse la cage
Alexandre Sirois
La Presse
le 31 décembre 2025

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