« L’opération militaire américaine qui a évincé le président autoritaire du Venezuela, Nicolás Maduro, bouscule l’ordre mondial et laisse la porte ouverte aux autres grandes puissances militaires pour étendre leur emprise, selon des experts consultés par Le Devoir.
« Lundi, lors d’une réunion d’urgence du Conseil de sécurité, le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a réitéré son inquiétude quant au fait que « des règles du droit international n’aient pas été respectées » lors de l’opération militaire des États-Unis au Venezuela, samedi.
« L’ONU pouvait faire beaucoup plus », fait valoir Vladyslav Lanovoy, professeur de droit international à l’Université Laval. Pour lui, la question ne se pose pas : les États-Unis ont bel et bien violé le droit international.
« La meilleure manière de réagir, c’est de condamner de manière très claire cette illégalité », a ajouté M. Lanovoy en notant le clivage qui s’est créé entre les pays qui ont condamné les actions des États-Unis et ceux qui se sont réjouis du départ du président autoritaire vénézuélien sans s’interroger sur le droit international.
« Remise en question de la norme »
« Depuis samedi, les différentes personnalités du gouvernement américain n’ont même pas prononcé un mot qui pourrait se rallier aux justifications valables en vertu du droit international », souligne le professeur, qui s’inquiète de « l’état de santé » de la Charte des Nations unies. Celle-ci permet l’utilisation de la force uniquement dans un contexte de légitime défense ou avec l’autorisation expresse du Conseil de sécurité.
« La justification invoquée par les États-Unis pour enlever le président du Venezuela, par ailleurs, « crée un précédent pour d’autres États qui sont puissants », avance M. Lanovoy.
« Le professeur de droit international déplore que l’article portant sur l’interdiction de la menace ou de l’emploi de la force, qui constitue « la pierre angulaire de la Charte », soit constamment « abusé », notamment depuis la guerre des États-Unis en Irak.
« Un chèque en blanc »
« Charles-Philippe David, fondateur de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, témoigne aussi d’« une remise en question de la norme de l’inviolabilité des frontières territoriales, qui a prévalu depuis la fin de la guerre froide, surtout depuis [la guerre en] Ukraine ».
« Trump vient de donner un blanc-seing, pour ne pas dire un chèque en blanc, aux autres grandes puissances militaires », comme la Chine et la Russie, affirme M. David. Son intervention au Venezuela « autorise les autres grandes puissances à faire de même ».
« Même constat pour M. Lanovoy, qui avance que « les autres puissances regardent attentivement comment la communauté internationale réagit », bien que la Russie et la Chine soient déjà allées à l’encontre du droit international par le passé, précise-t-il. « Je ne serais pas étonné que la Chine puisse, demain, envahir Taïwan, en faisant son calcul des coûts réels et des bénéfices, et en se disant que finalement les États prennent des positions diplomatiquement correctes sans vraiment en faire plus pour faire respecter le droit international. »
« Le 29 décembre dernier, la Chine a lancé des manœuvres militaires simulant le blocus des ports de Taïwan dans un contexte de tensions particulièrement ravivées à la suite d’une vente massive d’armes américaines à l’île, qui a déployé ses propres forces et dénoncé l’« intimidation » de Pékin en guise de réponse.
« Ce n’est pas de savoir si la Chine va donner suite à sa promesse de récupérer Taïwan au plus tard en 2027, mais plutôt quand », s’inquiète M. David.
« En ce qui concerne la Russie, M. David « n’exclut pas » le fait qu’elle puisse chercher à élargir son emprise en Europe, au-delà de l’Ukraine, en tournant son attention vers les Pays baltes. « On vient de donner à la Russie une bonne excuse pour s’attaquer à quelqu’un d’autre que l’Ukraine », affirme-t-il.»
Article intitulé
L’intervention des États-Unis au Venezuela bouscule l’ordre mondial
Sarah Collardey
Le Devoir
le 5 janvier 2026

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