« Plus de 30 ans après la chute du mur de Berlin, la planète est en train de basculer dans une nouvelle guerre froide où les rivalités entre les grandes puissances prennent le dessus sur la coopération mondiale.
« Dans ce nouveau désordre mondial, que reste-t-il des règles de droit international et des organismes multilatéraux – l’ONU, l’OTAN, l’OMC – qui ont assuré la prospérité et la sécurité du Canada ?
« La récente attaque américaine au Venezuela démontre les limites du système quand une superpuissance décide de se comporter en voyou.
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« Des troupes qui débarquent par surprise, tuent des dizaines de personnes, s’emparent du président… Et Donald Trump qui clame sans gêne qu’il va « gérer » le Venezuela pour y extraire un maximum de pétrole, menaçant la nouvelle dirigeante d’un « sort encore pire » si elle refuse d’être sa marionnette.
« Tout cela semble en parfaite contradiction avec la Charte de l’Organisation des Nations unies (ONU) qui interdit la menace et l’emploi de la force contre un autre État souverain, sauf si le Conseil de sécurité de l’ONU a donné son aval ou s’il s’agit de légitime défense contre une agression armée.
« On dira que le dictateur déchu Nicolás Maduro a causé bien des malheurs au Venezuela. C’est vrai. On ajoutera que ce n’est pas la première fois qu’un tel coup de force se produit. Vrai aussi.
« En 1986, la Cour internationale de justice avait d’ailleurs jugé les États-Unis responsables d’avoir soutenu des actions militaires contre le gouvernement du Nicaragua. Mais à part le déshonneur, les Américains s’en sont tirés sans conséquences.
« Depuis la création de la Cour pénale internationale en 2002, les responsables de crimes de guerre peuvent se retrouver derrière les barreaux. Mais les États-Unis rejettent sa compétence. Ils sont allés jusqu’à imposer des sanctions contre ses juges, pour protester contre des décisions visant Israël.
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« Le Groenland – riche en pétrole et en terres rares – est le prochain territoire dans la ligne de mire de Donald Trump qui affirme avoir besoin de l’île « du point de vue de la sécurité nationale », car le « Danemark ne sera pas en mesure de s’en occuper ».
«Ses prétentions sont absurdes et odieuses.
« Il est vrai que la Russie et la Chine posent une réelle menace dans la région, surtout avec le réchauffement de l’Arctique. Mais le Groenland collabore déjà avec les États-Unis, qui ont une base militaire sur place. Cette coopération pourrait être élargie sans que Washington menace la souveraineté du territoire danois.
« L’attitude belliqueuse des États-Unis met sous pression l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN).
« Le puissant pacte militaire prévoit qu’une attaque contre un membre est une attaque contre tous les autres, qui doivent venir à sa défense. L’entente serait complètement pervertie si son membre le plus puissant s’en prenait à un membre plus petit par la force.
« Un tel échec serait une incroyable aubaine pour Vladimir Poutine et Xi Jinping.
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« Contre le Canada, Donald Trump adopte une autre stratégie : affaiblir économiquement le pays, dont il rêve de faire son 51e État. Sa guerre commerciale lui sert de munitions.
« Ottawa a déposé une plainte à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) contre les droits de douane américains. Mais ici aussi, le mécanisme est dans l’impasse, car les États-Unis bloquent depuis plusieurs années la nomination des juges qui tranchent les litiges en appel.
« Le Canada a contribué à mettre en place un processus provisoire avec certains pays. Mais une véritable réforme s’impose. Des ministres du monde entier en discuteront, en mars prochain, lors d’une conférence au Cameroun. Mais encore faut-il que la volonté politique y soit.
« Idem pour l’ONU, paralysée par le droit de veto des cinq membres permanents de son Conseil de sécurité (États-Unis, Russie, Chine, Royaume-Uni, France) qui protègent leurs intérêts nationaux. Cela rend très difficile une réforme en profondeur.
« Mais des changements administratifs sont possibles, comme le soulignait dans nos écrans l’ancienne ambassadrice du Canada auprès des Nations unies Louise Blais1. Par exemple, la nomination du secrétaire général ainsi que des pays membres non permanents du Conseil de sécurité pourrait être plus transparente, en éliminant le vote secret. On éviterait ainsi bien des jeux de coulisses malsains.
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« À bien des égards, les grandes institutions internationales se retrouvent dans un cul-de-sac, alors qu’elles sont plus nécessaires que jamais. De nombreux défis exigent une réponse concertée, notamment en matière de santé, d’environnement ou de technologie.
« La collaboration est bénéfique à tous.
« Mais le Canada doit être réaliste et s’ajuster au nouveau désordre mondial. L’Arctique est aussi dans notre cour arrière. Si nous ne sommes pas en mesure de défendre notre territoire, les États-Unis risquent de le faire à notre place, sans nous demander la permission.
« Si les Européens craignent de ne plus être défendus par les États-Unis à travers l’OTAN, nous devrions avoir peur d’être défendus par les Américains, contre notre gré. Au prix de notre souveraineté. »
Éditorial intitulé
Le nouveau désordre mondial
Stéphanie Grammond
La Presse
le 7 janvier 2026

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