19 novembre 2025

Se défendre, mais contre qui ?


[...] « Hier encore, il était question de transition écologique. Aujourd’hui, c’est la « défense nationale », nouveau totem industriel d’un siècle anxieux. Le vert pomme a vite été troqué pour le kaki, dès lors que Washington a haussé un sourcil.


« Au diable les batteries, les éoliennes et les promesses vertes. L’argent suit le vent du moment. Et le vent, ces temps-ci, sent la poudre. La météo politique indique des rafales de peur, suivies d’averses de milliards.


« En clair, on fait le nécessaire pour plaire au voisin, dont on craint les colères. On appelle ce virage du joli nom de « souveraineté industrielle ». Or c’est toujours la même vieille logique marchande qui opère. Cette logique se nourrit aujourd’hui de la peur d’un monde épuisé, saturé, où tout semble exploité, accaparé, privatisé. Ce système est essoufflé, mais il est encore assez gonflé pour nous dicter comment dépenser.


« Pour canaliser l’angoisse que les nations alimentent elles-mêmes, rien de mieux qu’un bon grosbudget militaire.


« Après la déroute complète de sa prétendue économie verte, le gouvernement Legault a soumis à Ottawa des projets d’armement à hauteur de 11 milliards. Le gouvernement Carney, lui, vise plus grand. Il annonce 82 milliards pour l’armement, dont 58 destinés à bâtir une industrie entière vouée à la guerre.


« Ces chiffres sont pharaoniques. C’est comme si l’argent n’avait plus d’odeur dès qu’on le parfume au mot « sécurité ». Sésame, ouvre-toi. Prononcez le mot « menace » pour que les coffres-forts s’ouvrent comme des portes automatiques.


« Pendant qu’on s’indigne du déficit, on oublie de lever un sourcil sur la cause la plus lourde qui le fait gonfler : 20 % de ce déficit provient des dépenses d’armement.


« Il est redevenu naturel de parler d’armement comme on parle de la météo : c’est dans l’air du temps. Pendant que nos infrastructures civiles s’effondrent, on entend construire des usines bonnes à produire des missiles. Le système de santé craque. Les loyers explosent. Mais l’industrie de la bombe se portera bien.


« Mais contre qui doit-on tellement se défendre ? Contre la Russie ? La Chine ? Les États-Unis ? Ces derniers n’ont pas besoin de chars ni d’avions pour nous envahir. Ils ont mis le pied sur le ventre de notre économie depuis longtemps. C’était déjà vrai au temps de Lomer Gouin, d’Alexandre Taschereau et de Maurice Duplessis. Rien n’a changé. Nos marchés, nos débouchés, nos technologies sont suspendus à leur volonté. Mais ne parlez surtout pas d’impérialisme. Employez plutôt de jolies expressions comme « partenariat stratégique », « alignement économique » ou « occasions d’affaires ». Le vocabulaire change pour s’éviter de nommer le dominant dans une diplomatie du déni.


« Alors, pourquoi ces milliards ? Pour être dans le club. Pour continuer de plaire à l’OTAN, à Washington, aux financiers. Pour montrer qu’on existe encore, quelque part, entre deux promesses de constructions de frégates et des contrats d’acquisition d’avions de chasse. L’obéissance est si intériorisée qu’elle passe désormais pour du « réalisme » et de la « souveraineté ».


« Pendant ce temps, des dizaines de milliers de personnes dorment dehors. Les hôpitaux manquent de bras. Les écoles se délabrent. On répète qu’il n’y a pas d’argent — sauf quand il s’agit d’acheter des blindés. Selon la Société canadienne d’hypothèques et de logement, il manque près d’un million de logements d’ici la fin de la décennie rien qu’au Québec pour résorber la crise. Et il s’en trouve, comme de raison, pour ânonner que tout cela est la faute des immigrants. Pratique pour s’exonérer de ses responsabilités. Reste qu’on dépense 82 milliards dans l’armement !


« C’est à croire qu’on préfère se préparer à une guerre hypothétique plutôt qu’à un hiver social bien réel. On répète les mantras de la souveraineté économique tout en tirant sur tout ce qui bouge socialement. On investit dans la peur. Mais on nous parle de paix.


« Pendant que l’industrie de la guerre fait son nid, la politique lui obéit. On change de veste comme de discours. De l’environnement nous sommes passés à l’armement.


« Rien de tout cela n’est bien surprenant. Le parti de l’extrême argent sait s’adapter. Le voilà qui recycle la peur d’une nouvelle manière pour continuer de faire son miel, tout en arrivant comme à son habitude aux mêmes conclusions : il faut sabrer encore et toujours du côté des plus vulnérables pour se tailler la part du lion. La sécurité devient prétexte commode pour justifier ce que l’on voulait déjà faire : de l’argent.


« Et nous regardons passer la parade, spectateurs dociles persuadés qu’on s’occupe de nous défendre. On nous enferme en vérité lentement mais sûrement dans un bunker tapissé de slogans patriotiques parfaitement creux. L’air se raréfie, mais les élites économiques respirent de mieux en mieux.»


Chronique intitulée

L’art de se défendre

Jean-François Nadeau

Le Devoir

le 17 novembre 2025

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