28 janvier 2026

La danse funéraire, nouvel outil de contestation iranien

 


« Depuis son établissement, en 1979, le régime islamique d’Iran a eu comme stratégie politique de maintenir le peuple en deuil. En 2026, le peuple iranien chante et danse pour ses morts, et sème déjà par là les graines de la victoire.


« Dès sa deuxième année d’existence, la guerre Iran-Irak (1980-1988) a permis de consolider un régime qui faisait déjà l’objet de contestations diverses (de la part des femmes, des communistes, des groupes ethniques, etc.). Cette guerre de huit ans qui, bien que déclenchée par l’Irak, a été maintenue et prolongée par l’Iran, a permis d’exploiter le sentiment patriotique et de justifier plus aisément les massacres des opposants. Mais la guerre et, par la suite, le rappel de diverses célébrations de martyrs historiques et récents ont également permis de maintenir le peuple dans un deuil permanent.


« C’est le souvenir qui me reste de l’espace public iranien pendant mon enfance des années 1980 et 1990 : le noir du deuil. Les tchadors noirs des femmes recroquevillées en sanglots, les chemises noires des hommes effacés, les pleurs constants, et une douleur et une souffrance palpables dans l’air même qu’on respire. Le régime avait bien compris la force des affects tristes développés par Baruch Spinoza : la tristesse nous affaiblit, réduit notre champ d’action, nous empêche de voir les faits. La tristesse nous tourne les uns contre les autres et détruit toute possibilité d’unité.


Croire au bonheur

« Or, maintenant, le peuple révolutionnaire refuse la tristesse, et danse et chante pour ses morts.


« Les Iraniens ont parcouru un long chemin pendant ces 47 dernières années, et ils ont fait d’énormes progrès face au régime, payés évidemment, de leur vie. Durant ce mois de janvier, nous avons cru, lors de 48 heures, au bonheur. Beaucoup d’entre nous qui trouvions absurde l’idée d’une réinstauration de la monarchie, et jugions incompétent et manipulable le prince héritier en exil, nous nous sommes néanmoins permis d’y croire. Reza Pahlavi parle, le peuple répond, pourquoi pas ? Pire encore, nous avons admis l’idée encore plus absurde d’un Donald Trump sauveur.


« Et puis la réalité géopolitique s’est de nouveau révélée dans toute sa lumière aveuglante : le président américain vise de toute évidence à affaiblir et intimider le régime iranien afin d’obtenir des concessions sur le nucléaire, le pétrole, etc., et certainement pas à le renverser. (Et même s’il frappe, quelle suite outre le chaos ?)


« Face à la honte d’y avoir cru, face à la douleur des massacres des plus jeunes et des plus courageux dans les rues d’Iran, nous, à l’extérieur d’Iran, avions nos larmes, et nos disputes pathétiques entre les monarchistes et les anciens communistes (qui dans leur tristesse se déchirent et s’insultent : les monarchistes par un discours hégémonique et violent, les communistes par leur mépris dogmatique).


« Une fleur qui tombe pour la patrie »

« Mais le peuple iranien (à l’intérieur d’Iran) répond avec élégance, avec grâce, et nous montre la voie. Il refuse les rituels du deuil propre au régime : désormais, on y danse, on y chante, on y joue de la musique. Les vidéos qui montrent des danses ethniques traditionnelles et des danses improvisées sont nombreuses sur le Web. Et ce ne sont plus uniquement de jeunes femmes des grandes villes qu’on y voit danser, mais aussi des parents qui ont perdu ce qu’ils avaient de plus cher.


« On reprend les chants et formules qui jadis visaient les « infidèles », les « ennemis » de l’État islamique, pour désigner à présent l’État comme l’ennemi réel du peuple. « Voilà une fleur qui tombe pour la patrie » chante un père qui porte le cercueil de son fils. Le deuil lui-même, injecté de la joie révolutionnaire, devient un outil de contestation.


«Au lieu de compter sur l’intervention étrangère, je compte sur la créativité révolutionnaire du peuple iranien. »



Azadeh Radbooei

enseignante en philosophie au collège Jean-de-Brébeuf

texte de libre opinion intitulé

La danse funéraire, symbole de la créativité révolutionnaire du peuple iranien

Le Devoir

le 28 janvier 2026

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