27 janvier 2026

« Quand l’hiver devient une arme »


Les coupures de courant qui affligent les habitants de Kyiv et d’autres villes sont le résultat d’une campagne délibérée qui ne respecte pas le droit international humanitaire, explique William Pawlowsky, qui a vécu en Ukraine.


L’hiver n’est pas une arme. Mais il peut le devenir lorsqu’on choisit d’en faire un instrument de coercition.


« J’ai vécu plus d’une décennie à Kyiv. J’y ai connu les hivers rigoureux, les immeubles de l’époque soviétique et leurs systèmes de chauffage central parfois capricieux, même en temps de paix. Dormir habillé, sentir l’air froid dans l’appartement, attendre que la chaleur revienne, c’était inconfortable, mais supportable. Ce que vivent aujourd’hui les habitants de Kyiv n’a rien de comparable. Le froid n’est plus une contrainte naturelle : il est imposé, délibérément, sous les frappes.


« Il y a pourtant des limites que la guerre ne devrait jamais franchir. Priver des civils de chaleur, d’électricité et d’eau en plein hiver, ce n’est pas seulement infliger des souffrances : c’est s’attaquer aux conditions mêmes de la vie.


« Depuis l’invasion à grande échelle de février 2022, les attaques contre les infrastructures énergétiques et de chauffage en Ukraine se répètent avec une régularité qui n’a rien d’accidentel. Elles augmentent à mesure que les températures chutent. Elles visent à priver des millions de personnes de lumière, de chaleur et d’eau, précisément au moment où ces éléments deviennent indispensables.


« Ce n’est pas une simple stratégie militaire. C’est une stratégie de coercition.


« En temps normal, on pense au droit international humanitaire comme à une règle de conduite. En réalité, il s’agit d’une frontière morale : elle délimite ce que la guerre ne doit pas faire. Les civils ne sont pas des cibles légitimes. Les infrastructures indispensables à la survie ne doivent pas être transformées en instruments de souffrance.


« Les enquêtes des Nations unies, les rapports d’organisations de défense des droits de la personne et les commissions d’enquête internationales ont documenté les conséquences de ces attaques sur la population civile. Leur conclusion est claire : la destruction des réseaux énergétiques et de chauffage en hiver est un choix qui vise les civils.


« Et ce choix a une portée qui dépasse le présent. En Ukraine, le bureau du procureur général a enregistré, depuis 2022, des centaines de milliers de crimes de guerre et de crimes d’agression présumés, attaques contre des civils, expulsions forcées, torture, violences sexuelles, transfert massif d’enfants. Ce niveau de documentation, dans un conflit européen moderne, est sans précédent. Il ne sert pas à nourrir la rhétorique : il constitue un dossier vivant, destiné à la justice et à la mémoire.


«  Ces faits ne sont pas des accidents. Ils dessinent un modèle.


Le choix de la clarté morale

« L’Ukraine, pour sa part, mène une guerre défensive sous une menace existentielle. Elle reste attachée au droit international humanitaire, non par naïveté, mais parce que la légalité est un atout stratégique. La conformité aux règles favorise le soutien international, préserve la possibilité de justice et empêche que l’agresseur obtienne une équivalence morale qu’il ne mérite pas.


« Cette asymétrie est essentielle. Présenter les deux camps comme moralement équivalents n’est pas de la neutralité : c’est une erreur d’analyse.


« Le droit international ne s’effondre pas sous la pression. Les violations d’une partie ne donnent pas une licence à l’autre.


« Les règles existent précisément pour empêcher une descente réciproque dans l’illégalité. La Russie a choisi l’illégalité systématique comme méthode de guerre. L’Ukraine ne l’a pas fait.


« Pourtant, malgré l’abondance des preuves, une partie du discours politique occidental continue de présenter ce conflit comme un malentendu tragique, un échec diplomatique ou un problème à résoudre par des compromis transactionnels. Réduire la guerre à une équation de négociation, c’est nier sa dimension idéologique et destructrice. C’est traiter la souffrance civile comme un simple élément de calcul.


« À Kyiv, cette négation prend une forme concrète.


« Des amis planifient leurs journées autour des coupures d’électricité, mesurent la chaleur en heures plutôt qu’en degrés, dorment habillés non pas parce que le chauffage est fragile, mais parce qu’il a été volontairement retiré. Ce n’est pas un dommage collatéral. C’est une coercition ciblée.


« Le choix qui se présente aux démocraties occidentales n’est pas celui de l’escalade ou de la paix. Il est celui de la clarté morale ou de l’érosion de cette clarté. Le droit international humanitaire trace encore une frontière entre le juste et l’injuste en temps de guerre. La Russie l’a franchie à plusieurs reprises, et de façon ouverte.


« Le drame n’est pas que la frontière soit floue. Le drame est que tant de gens refusent de la regarder. »


Lettre d’opinion intitulée

Quand l’hiver devient une arme

WIlliam Pawlowsky 

bibliothécaire, Montréal

La Presse

le 26 janvier 2026

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