« Dans les rues iraniennes, elles avancent avec courage, cheveux a vent, cigarette au bec. Elles osent enflammer du bout de leur mégot l’image sacrée de l’ayatollah Ali Khamenei. Il s’agit d’un triple affront au régime, qu’elles pourraient payer de leur vie. Ces femmes sont apparues en Iran ces jours derniers, marchant aux côtés de manifestants criant leur désaccord avec l’autorité de la République islamique théocratique.
« Le soulèvement donne lieu à des assauts de répression meurtrière, où des citoyens ordinaires seraient abattus à bout portant. Le tout s’opère dans une obscurité presque complète, le régime ayant coupé Internet, ce qui lui permet de dissimuler ses violations.
«On assiste donc, impuissants, à un nouveau mouvement de résistance en Iran, destiné à ébranler le régime. Ce qui a commencé par des protestations contre l’inflation, record, la hausse des prix alimentaires et la dépréciation de la monnaie s’est rapidement transformé en un mouvement massif exigeant la fin du régime de l’ayatollah Ali Khamenei. Depuis le 8 janvier, le pays est plogné dans un black-out informationnel quasi total, ce qui empêche la communauté internationale d’être témoin direct de l’horreur qui se déroule dans les rues iraniennes.
« Cette coupure totale des communications empêche les organisations de défense des droits de la personne de recueillir les preuves de la dévastation. Obtenir le bilan des morts n’est pas chose simple : une source officielle iranienne ayant parlé sous couvert de l’anonymat à l’agence de presse Reuters citait mardi 2000 morts. D’autres sources évoquent plus de 3000 décès.
« Des vidéos authentifiées par des médias montrent des hordes de manifestants courant sous des tirs en rafale, enveloppés dans leur cri de désespoir et de courage « Mort à Khamenei ! ». Des images glaçantes de lignées de housses mortuaires ouvertes par des citoyens en quête de leurs proches ont circulé dans le monde. Le régime affirme éliminer des terroristes étrangers en multipliant ces assauts. Le versant véridique de cette fiction semble plutôt être qu’on tire des innocents, quels qu’ils soient.
« Ce sont des citoyens ordinaires, des étudiants, des commerçants, des femmes, des hommes, parfois même des enfants, qui réclament désormais la chute du régime des mollahs, en place depuis la révolution islamique de 1979. Les autorités iraniennes affirment dans leurs communications faire la différence sur le terrain entre « manifestants » et « émeutiers », les uns bénéficiant d’une tolérance et d’une écoute, les autres subissant la répression, mais rien n’est moins sûr. Les récits parvenant au compte-goutte laissent plutôt croire à des fusillades ne discriminant pas le moins du monde. C’est l’horreur. Affaires étrangères du Canada confirmait ce jeudi qu’un Canadien compte au nombre des tués.
« L’Iran traîne une lourde histoire de mouvements de protestation. En 2009, le mouvement vert a rassemblé des millions d’Iraniens contestant la réélection de Mahmoud Ahmadinejad, jugée frauduleuse. En 2019, des manifestations contre la hausse imposante des prix du carburant ont été réprimées dans le sang, faisant environ 1500 morts selon des bilans non officiels. Enfin, en 2022, le mouvement Femme, Vie, Liberté a secoué le pays après la mort de Mahsa Amini, décédée en détention après avoir été arrêtée par la police des mœurs pour avoir prétendument mal porté son hidjab. Les protestations actuelles mettent en scène un peuple iranien ne demandant plus des réformes, mais exigeant un changement de régime.
« Devenu expert de tous les conflits du monde, le président américain Donald Trump a promis qu’il volerait au secours des manifestants si le régime visait des acteurs pacifiques — notons qu’il menace aussi de déployer l’armée à Minneapolis, au Minnesota, en réponse aux tensions nées de l’assassinat, par un membre du groupe américain ICE, d’une femme innocente. La menace d’intervention de Trump suscite des réactions mitigées, certains y voyant un signe d’espoir, d’autres craignant les conséquences d’une ingérence étrangère. Le régime iranien, de son côté, prévient que toute attaque contre ses affaires intérieures vaudra des représailles — on peut le croire ! Le feu brûle toujours entre l’Iran, les États-Unis et Israël après que des frappes américaines ont cibllé des installations nucléaires en Iran, en juin dernier, dans un assaut américain destiné à soutenir Israël dans sa guerre contre l’Iran. Cet espace géopolitique est une véritable poudrière.
« Le régime iranien ne peut se sortir indemne d’un tel mouvement de protestation, et on peut espérer, sinon un affaissement total, un affaiblissement qui conduira à des changements de politiques socio-économiques.
« Cette révolution survient dans un contexte qui la différencie des autres. L’ayatollah Khamenei a 86 ans et sa succession n’est pas claire. Le mouvement s’étend non seulement aux grandes villes iraniennes, mais aux 31 provinces qui composent l’Iran. De traditionnels alliés du régime lèvent le poing dans les manifestations. Même si les autorités ont tenté de masquer leurs attaques meurtrières aux yeux du monde, le courage des Iraniens risquant leur vie au nom de la liberté et la démocratie mérite solidarité et respect.»
Éditorial intitulé
Massacre dans l’obscurité
Marie-Andrée Chouinard
Le Devoir
le 16 janvier 2026
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