19 janvier 2026

Message d’un politologue à ses amis américains


« Mes chers amis, nous ne vous parlons plus avec précaution ; nous vous parlons avec gravité. En effet, ce qui se joue aujourd’hui aux États-Unis dépasse largement votre politique intérieure. Ce n’est plus un simple débat d’opinions ni une alternance ordinaire. C’est une épreuve de vérité pour la démocratie elle-même — et ses conséquences ne s’arrêteront pas à vos frontières.


« Du Canada, votre voisin immédiat (et pacifique) lié à vous par une confiance historique, nous vous observons. De l’Europe aussi, on vous observe. Ce continent sait, pour l’avoir payé en ruines et en morts, où mènent la banalisation du mensonge, le culte de l’homme fort et la mise en scène permanente de l’ennemi intérieur. Nous reconnaissons les signes. Et ils sont alarmants.


« Une démocratie ne commence pas à mourir quand les chars d’assaut sortent. Elle commence à mourir quand la vérité devient relative, quand la justice est traitée comme un obstacle, quand les médias sont désignés comme des ennemis, quand la défaite électorale devient inacceptable par principe.


« Tout cela, nous l’avons déjà vu. L’Europe l’a vu avant les catastrophes du XX siècle. Le Canada le voit aujourd’hui monter, avec l’inquiétude de celui qui partage sa frontière avec une puissance qui semble oublier ce qui la rendait fiable.


« Ne vous racontez pas d’histoires confortables. Ce qui se passe chez vous n’est pas une excentricité américaine. C’est un test mondial. Et jusqu’ici, le signal envoyé est clair : la démocratie la plus influente du monde flirte dangereusement avec l’idée de substituer la force au droit.


« Quand l’Amérique affaiblit ses propres institutions, elle légitime toutes les autocraties. Quand elle relativise l’état de droit, elle offre un manuel clé en main aux despotes. Quand elle intimide ses alliés, elle ne suscite pas le respect, mais bien la peur — et la peur n’a jamais construit un ordre stable.


« Soyons clairs : le monde n’a pas peur d’une Amérique plus forte. Il a peur d’une Amérique irresponsable.


« Le Canada n’a pas besoin d’un voisin imprévisible, colérique, obsédé par ses fractures internes. L’Europe n’a pas besoin d’un partenaire qui joue avec le feu institutionnel en croyant pouvoir l’éteindre à volonté. Car l’histoire est sans pitié avec les nations qui pensent être l’exception.


« Il n’existe pas de démocratie trop grande pour tomber. Il n’existe que des démocraties qui refusent de voir venir leur propre dégradation.


« La démocratie ne meurt pas par accident. Elle meurt par lâcheté. Par renoncement. Par calcul. Elle meurt quand trop de citoyens préfèrent la victoire à la vérité, la vengeance à la loi, l’homme providentiel aux institutions imparfaites, mais nécessaires.


« « L’Amérique a été respectée quand elle se retenait. Elle a été suivie quand elle donnait l’exemple. Elle a été grande quand elle acceptait ses limites. Aujourd’hui, elle risque autre chose : devenir le précédent que le monde redoutait le plus. Celui qui prouve qu’aucune démocratie n’est à l’abri de sa propre fatigue morale.


« Ne demandez plus ce que le monde peut supporter de vous. Demandez-vous ce que vous êtes en train de lui infliger. Le Canada et l’Europe ne vous parlent pas par hostilité. Ils vous parlent par nécessité. Parce que votre effondrement moral ne serait pas un drame local, mais une onde de choc mondiale.


« Le flambeau vacille. Il ne tombera pas tout seul. Il tombera si vous détournez le regard.


« Le XXI siècle se souviendra de ce moment. Soit comme celui où l’Amérique a choisi la maturité démocratique au prix de la colère. Soit comme celui où elle a confondu la force avec le droit — et a entraîné le monde dans sa chute.


« Il n’y aura pas de neutralité possible. Ni pour vous. Ni pour nous. »


Texte de libre opinion intitulé

Message à mes amis américains

Éric Lauzon

politologue

Le Devoir

le 19 janvier 2026



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