30 janvier 2026

Peut-on se ficher de politique en 2026 ?

« Face au barrage quotidien de nouvelles parfois complètement farfelues et surréalistes en provenance de la Maison-Blanche, il peut être tentant de décrocher, voire de se mettre la tête dans le sable. Depuis le début de l’année, l’actualité est particulièrement anxiogène. Les décisions de Donald Trump — et les réponses de nos propres élus — ont mené à une forte polarisation du débat, ce qui rend le « retrait mental » parfois séduisant.


« Je suis chargé de cours à l’Université de Montréal, où je donne un cours sur les mouvements sociaux. Récemment, un de mes étudiants m’a pris de court en me demandant à brûle-pourpoint si je croyais qu’il est possible d’être apolitique. Surpris, je n’ai pas su lui offrir une réponse pleinement satisfaisante sur le moment, tiraillé entre mes convictions personnelles et mon rôle d’éducateur.


« Je lui ai répondu grosso modo qu’en théorie, il est parfaitement légitime pour un individu de se déclarer apolitique, c’est-à-dire de ne pas s’intéresser aux enjeux politiques, de ne pas participer aux débats publics et de ne pas s’engager dans la vie civique. Cette posture peut s’expliquer par de nombreuses raisons : la lassitude face aux querelles partisanes, la méfiance envers les élites politiques, le sentiment d’impuissance ou encore le désir de préserver une certaine tranquillité personnelle. D’un point de vue strictement individuel, choisir de ne pas s’engager politiquement est donc une option défendable.


« Cependant, ai-je ajouté, si certaines orientations politiques nous dérangent ou nous tiraillent intérieurement, le silence ne devient-il pas une forme d’abandon de notre responsabilité civique ?


« Du point de vue démocratique, la participation citoyenne constitue l’un des fondements de la légitimité politique. Cela va de soi : les décisions publiques façonnent l’ensemble des conditions dans lesquelles nous évoluons — systèmes de santé et d’éducation, organisation du travail, fiscalité, politiques migratoires, protection de l’environnement et, plus généralement, nos droits et libertés. Si l’on juge que tout va relativement bien dans ces domaines, le désintérêt pour la chose politique peut sembler justifiable.


« En réalité, l’apolitisme assumé est un luxe largement réservé aux citoyens des démocraties occidentales. Lorsqu’on fait confiance à ses institutions, à ses dirigeants et aux mécanismes de contrôle en place, lorsque nos droits, notre sécurité et notre niveau de vie sont relativement garantis, on peut se permettre de « décrocher » de la politique. Ce luxe n’est toutefois pas accessible aux populations opprimées et aux groupes marginalisés, discriminés ou précarisés. Leurs conditions d’existence dépendent directement des décisions politiques, ce qui les contraint souvent à l’engagement, non par idéologie, mais par nécessité.


« Or, l’apolitisme comporte des risques, tant pour nous-mêmes que pour l’ensemble de la collectivité.


« Premièrement, refuser de participer au débat public revient à laisser aux élus la latitude de prendre des décisions aux conséquences importantes sans véritable consultation ni même simulacre de prise du pouls de l’opinion publique. On peut se rassurer en croyant que nos dirigeants agissent dans notre intérêt, que les politiques sont débattues et mûrement réfléchies, que les institutions jouent leur rôle et que les mécanismes de freins et contrepoids fonctionnent. Mais lorsque, comme aux États-Unis, un président affirme ouvertement dans un long entretien au New York Times qu’il n’est limité que par « sa propre moralité », ces certitudes s’effondrent rapidement.


« Deuxièmement, lorsque de larges segments de la population se retirent de la sphère publique, ce sont les groupes les plus mobilisés — souvent porteurs de positions plus radicales ou plus polarisantes — qui occupent l’ensemble de l’espace. L’histoire montre que les périodes de désengagement politique massif favorisent la montée du populisme, la radicalisation idéologique et parfois même les dérives autoritaires.


« Dans le contexte actuel, où un allié de longue date menace notre souveraineté et où nos dirigeants cherchent fébrilement de nouveaux partenaires, parfois au prix d’alliances douteuses, l’apolitisme m’apparaît comme un choix personnel peu judicieux. Être apolitique n’est plus véritablement neutre. Le silence devient une posture politique, signifiant soit un consentement tacite, soit une profonde indifférence envers notre sort collectif — tant que les politiques mises en œuvre ne nous touchent pas directement.


« En somme, si l’apolitisme peut être compris comme un choix individuel respectable, il demeure collectivement problématique. On ne peut pas vivre durablement en dehors du politique, car celui-ci façonne inévitablement nos existences. Une société libre, juste et prospère exige des efforts constants. L’indifférence politique est un luxe que nous n’avons probablement plus.»


Texte d’opinion intitulé

Peut-on être apolitique et, surtout, est-ce une voie acceptable ?

Éric Sauvé

chargé de cours à l’Université de Montréal

Le Devoir

le 28 janvier 2026

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