24 janvier 2026

Sur les Plaines d'Abraham...



« Le premier ministre du Canada, Mark Carney, ne s’est pas contenté de livrer un seul discours choc cette semaine afin d’attirer l’attention sur lui. Fraîchement débarqué de Davos, où il s’est dressé en fédérateur des puissances moyennes à l’ère d’une rivalité entre grandes puissances, M. Carney est arrivé à la Citadelle de Québec, jeudi, à un jet de pierre des plaines d’Abraham, pour y offrir une leçon d’histoire pour le moins contestable. Selon le chef fédéral, cet endroit gravé de symbolisme ne serait pas qu’un champ de bataille, mais aussi « le lieu où le Canada a commencé à faire le choix historique de privilégier l’adaptation plutôt que l’assimilation, le partenariat plutôt que la domination, la collaboration plutôt que la division ». Qui l’eût cru.


« Certes, tout premier ministre fédéral doit défendre l’unité canadienne à sa façon. Mais il y a peu de sujets aussi délicats pour un premier ministre canadien que la Conquête. Surtout à la veille des élections québécoises et au début potentiel d’une nouvelle ère référendaire.


« Selon la version de l’histoire qu’a présentée M. Carney, la survie du fait français en Amérique du Nord ne serait pas que le fruit de l’acharnement des Canadiens français qui se sont battus inlassablement pour garder leur langue et leur culture, mais aussi le résultat de la bienveillance des conquérants britanniques, qui ont choisi de construire quelque chose de différent. « De ce choix, d’abord pratique, voire égoïste, est né quelque chose de remarquable. Pas un mythe. Pas un miracle. Mais un engagement croissant à croire que la coexistence pouvait nous rendre plus forts, que nous pouvions construire une identité qui non seulement respectait nos différences, mais les célébrait aussi. »


« Une telle provocation ne pouvait qu’inviter à une réplique des souverainistes, et les chefs du Bloc québécois et du  Pari québécois n’ont pas tardé à intervenir sur les réseaux sociaux. Le chef péquiste, Paul St-Pierre Palmondon a accusé M. Carney de falsifier l’histoire, alors que son homologue bloquiste, Yves-François Blanchet, l’a remercié « de donner aux Québécois une occasion de se rappeler qui ils sont, ce que le premier ministre, sur son nuage, ignore avec obstination ». M. St-Pierre Plamondon a promis d’y revenir dimanche, au congrès de son parti, à Saint-Hyacinthe, y voyant un sujet utile pour mousser l’enthousiasme de ses troupes.


« Qu’est-ce qui a pris à M. Carney de se lancer dans un débat aussi épineux et émotif ? Est-ce par excès de confiance, après les critiques élogieuses de son discours à Davos, qu’il a voulu marquer un nouveau coup en terre canadienne ?


« Mark Carney n’avait pas besoin de réécrire l’histoire pour se donner des arguments en faveur du fédéralisme canadien. L’instabilité mondiale et les bouleversements dans les relations canado-américaines vont être au cœur des débats politiques au cours des prochaines années. Peu importe l’histoire du Québec, l’avenir de celui-ci passe inévitablement par l’exploitation de nouveaux marchés au Canada et par le développement de nouvelles infrastructures. Là où le discours de M. Carney a visé juste, d’un point de vue politique, au moins, c’était dans sa promesse de bâtir « une seule économie canadienne » en lançant des « projets d’intérêt national qui relieront et transformeront notre pays ». Il s’agit d’une vision économique qui pourrait rassurer quelque peu les Québécois alors que Donald Trump continue de semer le chaos sur la scène internationale.


« Bien sûr, M. Carney fera bientôt face à une obligation de résultat. Il s’est fait élire en avril dernier en se présentant comme la meilleure personne pour négocier avec M. Trump. Or, depuis, sa relation avec le président américain s’est plutôt déroulée en dents de scie. Le discours qu’il a livré à Davos, dans lequel il s’en est pris à la coercition économique à laquelle se livrent les États-Unis de M. Trump, n’augure rien de bon pour l’avenir de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique. M. Carney ferait mieux de concentrer ses énergies sur son renouvellement plutôt que de donner des leçons d’histoire.


« La prochaine campagne référendaire, s’il y en a une, tournera autour de l’avenir du Québec dans un monde de plus en plus instable et dangereux. L’histoire des plaines d’Abraham n’y comptera sans doute pas pour grand-chose. M. Carney s’est néanmoins mis les pieds dans les plats en évoquant cet épisode cette semaine. Selon son entourage, il aurait lui-même écrit le discours qu’il a livré à la Citadelle, comme il l’avait fait à Davos. Son lieutenant québécois, Joël Lightbound, devrait lui suggérer de ne pas chercher à répéter l’exercice.»


Chronique intitulée

Le cantique des Plaines

Konrad Yakabuski

Le Devoir 

le 24 janvier 2026

  

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