15 janvier 2026

Quand le mensonge se veut vérité


« L’actuel gouvernement des États-Unis a tant fait pour banaliser le mensonge en politique, qu’on peine parfois à reconnaître une vérité lorsqu’elle sort soudain de la bouche d’un de ses représentants. Ainsi en est-il allé de l’influent conseiller de Donald Trump, Stephen Miller, dans une remarque faite au cours d’une entrevue télévisée le 5 janvier. En réponse à la question de savoir qui, de la Maison-Blanche ou des successeurs du président déchu, Nicolás Maduro, était actuellement aux commandes du Venezuela, et soutenant contre toute évidence que ce sont bel et bien les États-Unis qui contrôlent le pays, il a alors décrit ce qu’il appelait « la loi d’airain du monde depuis la nuit des temps » : « Nous vivons dans un monde, dans le monde réel, qui est régi par la puissance, qui est régi par la force, qui est régi par le pouvoir. »

« Aussi choquante puisse-t-elle paraître, cette affirmation n’en est pas moins foncièrement vraie.


« Elle forme en effet l’axiome d’une conception dite réaliste des relations internationales : les États n’agissent toujours qu’en fonction de leur intérêt propre, et dans les inévitables rivalités où s’affrontent les nations, la puissance, qu’elle soit militaire ou financière, en dicte invariablement l’issue.


« Quels que fussent les espoirs placés dans le droit international et la coopération multilatérale depuis la fin de la guerre froide, l’actuelle recrudescence des affrontements géostratégiques et la partition du monde en sphères d’influence ne sont que le retour à l’intemporelle essence de la politique. Might makes right : c’est la force qui fait la loi. Voilà pourquoi Stephen Miller pouvait aussi affirmer, dans la même entrevue, que le Danemark, cet allié historique, n’avait aucune revendication légitime sur le Groenland et que personne n’oserait affronter militairement les États-Unis pour contrer leur prétention 

à s’en emparer.


« C’est toutefois sur le front de la politique intérieure qu’une telle ligne de pensée renverse nos plus vieilles idoles. Deux jours après cette entrevue, une jeune mère de famille, Renée Nicole Good tandis qu’elle manifestait contre le déploiement de milliers d’agents de l’ICE à Minneapolis, était abattue par un représentant de cette entité que l’on peut désormais décrire comme une force paramilitaire. Là encore, les responsables du gouvernement et leurs acolytes médiatiques n’hésitèrent pas à user des mensonges les plus crasses pour justifier ce meurtre.


En dépit de ce que les vidéos de la scène donnaient clairement à voir, la victime était présentée par la secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi Noem, comme une « terroriste » menaçant la vie des agents fédéraux au volant de son véhicule. Sa mort, ajoutait le vice-président J.D. Vance, n’était donc qu’une « tragédie de son propre fait ». Elle n’avait rien qu’à céder le passage devant la force.


« La vérité que recèlent néanmoins pareils mensonges, c’est que dans l’Amérique de Trump, plus rien ni personne ne doit faire obstacle à la volonté du Prince. La seule limite à son pouvoir, avouait-il dans une entrevue au New York Times publiée le lendemain, n’est autre que « sa propre moralité ». Aussi bien dire qu’il n’en existe aucune, et dans cette nation qui se croyait, selon les mots de John Adams, « gouvernée par des lois, non par des hommes », les masques tombent enfin.


« La force, c’est-à-dire la puissance de la volonté, constitue la vérité nue du pouvoir politique, et tout ce que la tradition libérale a pu ériger comme garde-fous, ce mécanisme de contention de la souveraineté que constituait l’État de droit, tout cela s’effondre comme château de sable du moment que le pouvoir décide d’en faire fi. Les principes de la démocratie, l’idée même de république, n’étaient que le vernis masquant ce fait éternel : l’État, c’est le monopole de la violence qui se prétend légitime. Et comme Louis XIV avant lui, Donald Trump  n’hésiterait pas à le dire : désormais, l’État, c’est lui.


« Le coup de force que Trump et ses sbires sont en passe de réaliser, ne consiste pas seulement à corrompre l’esprit des institutions américaines au point d’en abattre le principe fondateur de la séparation et de l’équilibre des pouvoirs. Ce faisant, il s’agit aussi de rendre inopérante la référence même au droit et à la démocratie sur laquelle l’opposition à sa dérive autoritaire persiste à se baser. Celle-ci aura beau multiplier les recours en justice pour tenter d’entraver les desseins délirants de l’exécutif, ce dernier conserve l’initiative, multipliant les coups d’éclat pour mieux sidérer l’adversaire.


« Dès lors, si la loi du plus fort fonde la vérité de la politique, tel est donc le seul terrain sur lequel le pouvoir peut confronter son opposition qu’il s’agisse de la paralyser par l’intimidation et la menace, voire de la provoquer à l’affrontement pour mieux l’anéantir. En somme, à défaut d’obtenir la soumission, il s’agit, ni plus ni moins, que d’une invitation à la guerre civile.


« Tel est le piège tendu par l’autocratie trumpienne, où le mensonge invétéré distille enfin la sinistre vérité d’une politique à somme nulle. Par quels moyens résister, dans ce cas, et comment concevoir l’idée même de résistance, si la seule prise qu’offre le pouvoir à ses adversaires est celle d’un corps-à-corps sans doute perdu d’avance, vu l’asymétrie totale du rapport de force ? Quelle autre vision du pouvoir que celle de la force coercitive permettrait d’en enrayer la mécanique ?


« Suffirait-il, comme le pensait La Boétie, de ne plus rien donner au tyran, ni obéissance, ni soutien, ni même attention, pour enfin le voir, « tel un grand colosse dont on a brisé́ la base, s’écrouler sous son propre poids et se briser » ? Et si la véritable nature du pouvoir, comme le disait Hannah Arendt à son tour, était non pas la force, mais l’agir en commun, les Américains sauront-ils alors s’unir dans un même refus de participer au mensonge ? Ce qui se jouera au cours des prochains mois, chez nos voisins du Sud, sera révélateur, car, à terme, une seule de ces inconciliables vérités pourra subsister.»


Texte publié dans la section Idées intitulé

Le mensonge, c’est la vérité

Jean François Bissonnette

professeur de sociologie à l’Université de Montréal

Le Devoir

le 15 janvier 2026

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