Du stress, de la fatigue, de la peur : alors que le cessez-le-feu se prolonge au Moyen-Orient, 20 000 marins et 2000 navires sont toujours coincés dans le golfe Persique, dans un contexte extrêmement tendu et volatil.
« Une fois de plus cette semaine, l’Organisation maritime internationale (OMI) a tiré la sonnette d’alarme, évoquant des conditions « inacceptables » pour ces milliers d’hommes pris en otage par le conflit et plaidant pour la libération immédiate de « tous les navires et marins innocents ».
« L’agence onusienne dénombre 21 attaques contre des cargos depuis le début du conflit, fin février, ainsi qu’une dizaine de morts et de nombreux blessés parmi les marins. Des appels de panique d’un pétrolier indien, craignant d’être pris pour cible par les forces iraniennes, ont été largement diffusés cette semaine, pour illustrer l’impuissance de ces équipages, tiraillés entre la peur et l’inquiétude.
« Les marins sont toujours les boucs-émissaires », déplore Yoss Leclerc, directeur de la firme de consultation Logistro et membre de la Société internationale des marins du Canada. « Non seulement ils sont isolés, mais il y a des risques de bombardements autour d’eux. C’est doublement stressant. »
« Les nombreux appels à l’aide reçus par la Fédération internationale des transports (ITF) témoignent bien de cette détresse. Selon Mohamed Arrachedi, coordonnateur de l’ITF pour le monde arabe et l’Iran, le groupe syndical aurait géré près de 2000 « consultations » depuis le début du conflit, un nombre anormalement élevé.
« Et quand je dis “consultations”, je veux dire des demandes d’aide et de rapatriement, explique-t-il. Beaucoup nous demandent expressément : “S’il vous plaît, aidez-moi, je veux partir, on ne veut pas mourir ici.” »
« Ces communications sont « extraordinaires », ajoute Mohamed Arrachedi, en ce sens qu’elles sont en dehors de la normalité. Victimes collatérales de cette crise, les marins ne sont pas des militaires et n’ont pas été préparés à ce genre de scénario. Comme ils sont privés d’options, leur stress grandit à mesure que le conflit s’enlise et que l’instabilité perdure.
« Il y a une connotation d’urgence. Parce qu’il y a une grande charge psychologique, mentale. Il y a la peur, il y a la panique.»
- Mohamed Arrachedi, coordonnateur de l’ITF pour le monde arabe et l’Iran
« Mais le risque d’être touchés par des roquettes ou des missiles n’est pas leur seul souci. Selon Mohamed Arrachedi, beaucoup de messages adressés à l’ITF concernent aussi la crainte du manque de provisions à bord, l’accès au WiFi (limité dans certains cas), à l’électricité, à l’eau potable, ou des questions sur d’hypothétiques « primes de guerre », voire des salaires non payés.
« Sans parler des incertitudes liées au prolongement du conflit. Comme le fait remarquer David Rozeboom, aumônier à la Maison des marins de Montréal, certains de ces marins ont techniquement terminé leur contrat, mais sont forcés de rester à bord. « Ils pensaient qu’ils seraient rentrés à la maison. Mais la plupart sont pris dans le Golfe depuis deux mois et ne peuvent pas s’en aller… »
Évacuer ? Pas si simple
« Évacuer un navire n’est pas chose impossible. En mars, trois jeunes stagiaires de l’Institut maritime du Québec (IMQ) ont été rapatriés après avoir été bloqués trois semaines dans le golfe Persique sur les navires de l’armateur Desgagnés, de Québec (voir autre texte). L’ITF affirme pour sa part avoir évacué 400 marins depuis le début de la guerre.
« Mais pour beaucoup d’armateurs, ce genre d’opération s’avère très compliquée sur le plan des réglementations portuaires et douanières, sans oublier les énormes dépenses qui y sont liées.
« Il faut se mettre à la place des compagnies maritimes », explique Sylvain Domergue, professeur et expert en sécurité maritime à Sciences Po Bordeaux.
« Engager une évacuation des marins et leur remplacement par de nouvelles équipes, ça coûterait extrêmement cher.
Il faudrait faire venir des avions, il faudrait payer des billets à tout le monde, ajoute M. Domergue. Vous imaginez 20 000 personnes ? Ça fait quand même des sommes importantes. »
« M. Domergue suggère que les plus gros armateurs, soucieux de leur image, procéderont plus volontiers à des rapatriements. Mais dans un grand nombre de cas, les marins restent désavantagés par les structures complexes et opaques du secteur maritime, où l’exploitation de la main-d’œuvre est une réalité.
« Certains armateurs « traitent leurs marins très mal », dit-il. « Ils les sous-paient et créent des conditions d’emploi catastrophiques. Je ne les imagine pas du tout lever le petit doigt pour évacuer leurs marins. » D’autant plus que remplacer un équipage n’est pas évident dans un contexte de guerre, précise Yoss Leclerc : « Honnêtement, qui voudrait aller travailler là-bas à l’heure actuelle ? demande cet ancien capitaine, qui se trouvait à Dubaï quand le conflit a éclaté. Est-ce que vous iriez, vous ? »
« L’Organisation maritime internationale dit avoir établi un cadre pour l’évacuation des navires par le détroit d’Ormuz… ajoutant qu’elle était conditionnelle à la fin des hostilités. En attendant, 20 000 hommes restent à l’arrêt, dans une totale incertitude. Interviewée à l’émission Times Radio Breakfast, la journaliste anglaise Rose George, autrice du livre Inside Shipping sur l’industrie maritime invisible, compare la situation à la pandémie de COVID-19, quand les marins étaient restés « prisonniers » à bord pendant des mois.
« La seule différence, ajoute-t-elle, c’est que pendant la COVID-19, il n’y avait pas de drones et de missiles au-dessus de leur tête… »
Article intitulé
Coincés dans le brouillard de la guerre
Jean-Christophe Laurence
La Presse
le 24 avril 2026
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