« La guerre en Iran pourrait être la goutte de pétrole qui fait déborder le vase de l’économie mondiale, déjà rempli à ras bord de problèmes.
« Un blocus du détroit d’Ormuz par l’Iran a toujours figuré parmi les plus grands risques géopolitiques – un cinquième du pétrole mondial y transite –, mais a aussi toujours été jugé improbable, car les États-Unis l’empêcheraient sûrement.
« Or, nous voilà aux prises avec la plus importante perturbation de l’approvisionnement pétrolier de l’histoire. L’appel de l’Agence internationale de l’énergie au déstockage des réserves stratégiques n’apportera qu’un soulagement partiel.
« L’hubris du président américain semble déculotté par le fanatisme des mollahs. Il présumait l’effondrement rapide du régime théocratique, mais même sous les ruines, celui-ci se révèle plus coriace que Trump, inquiet pour la majorité républicaine lors des élections de mi-mandat, en novembre.
« Les Américains ne veulent plus d’aventures militaires qui s’enlisent et ragent devant un gallon d’essence en hausse moyenne de 23 % depuis le début du conflit, sciemment déclenché par Trump et son allié israélien, Benyamin Nétanyahou.
« Amère ironie, pour déboucher le détroit, Trump réclame l’appui de pays qu’il agresse de maintes manières. Contrairement aux États-Unis, exportateurs nets de pétrole, l’Asie et l’Europe sont importatrices, mais sont pourtant réticentes à se rallier au président, avec une opinion publique hostile.
« Les marchés misaient sur une guerre éclair, mais elle tourne mal et la complaisance n’est plus de mise. Le prix du brut devra grimper plus haut pour forcer une destruction de la demande, à la hauteur de l’offre manquante.
« « L’onde de choc du pétrole et du gaz se diffusera plus largement sur les prix par le canal du transport des marchandises et celui de l’urée, dérivée du gaz naturel, l’engrais le plus utilisé en agriculture », écrit Miville Tremblay.
« L’économie mondiale risque une récession, même si elle opère avec relativement moins de pétrole que lors des crises des années 1970.
« Plus l’embargo durera, plus il aggravera les fragilités existantes. Déjà, la croissance chancelle au Canada, mais aussi aux États-Unis et en Europe, en raison de la guerre commerciale livrée par Trump. En Chine, le gouvernement a réduit ses ambitions.
« L’onde de choc du pétrole et du gaz se diffusera plus largement sur les prix par le canal du transport des marchandises et celui de l’urée, dérivée du gaz naturel, l’engrais le plus utilisé en agriculture.
« Les banques centrales ont beau exclure le prix volatil de l’essence de leur mesure tendancielle de l’inflation, elles hésiteront à baisser leur taux directeur rapidement, après le trauma des hausses de prix post-COVID.
« Face à une stagflation, elles devront choisir entre une baisse des taux qui stimule l’économie, mais alimente l’inflation, et une hausse des taux qui calme l’inflation, mais nuit à l’emploi. La tentation d’attendre sera forte.
« Avec un endettement public à des niveaux records dans de nombreux pays, le marché obligataire « exige des rendements plus élevés, malgré son statut de valeur refuge.
« Ça ne va pas aider le marché chambranlant des prêts privés, qui a injecté des milliards dans l’intelligence artificielle pour construire ses centres de calcul énergivores. La hausse du gaz naturel qui génère l’électricité menace leur rentabilité.
« Voilà bien des raisons pour déclencher une correction boursière, peut-être même un marché baissier, après de riches années.
« Ces facteurs réunis inciteront les consommateurs à réduire leurs dépenses. Ils pèseront également sur les intentions d’investissement des entreprises, apeurées par l’incertitude.
« Cette crise du pétrole fera des perdants – les consommateurs –, mais aussi des gagnants. À court terme, le Trésor albertain profitera du pactole, partagé avec les actionnaires américains des entreprises exploitant les sables bitumineux. Même chose pour celles qui extraient le pétrole et le gaz de schiste aux États-Unis. Le portrait est plus nuancé pour les grandes pétrolières mondiales, en raison de leurs intérêts menacés au Moyen-Orient.
« Autre gagnant, la Russie, dont Trump vient d’alléger pour 30 jours les sanctions restreignant ses ventes de pétrole.
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« La stratégie de Mark Carney est de faire du Canada une superpuissance énergétique. Plusieurs voix invoquent le blocus du golfe Persique pour accélérer la construction d’oléoducs pour approvisionner l’Asie qui en dépend.
« Il faudra convaincre les actionnaires des pétrolières, qui préfèrent les gros dividendes et les rachats d’actions aux investissements risqués dans un marché volatil. Ils savent que la crise sera terminée lorsqu’un nouveau pipeline entrera en marche.
« D’ici là, l’Asie aura progressé dans les énergies renouvelables, rapides à déployer et qui réduisent sa dépendance envers le pétrole étranger. Grâce à la Chine, les panneaux solaires, les éoliennes et les batteries pour pallier leur intermittence sont meilleur marché que les autres modes de production d’électricité.
« Lorsque l’Accord de Paris fut signé, il y a 10 ans, les véhicules électriques comptaient pour moins de 1 % des ventes mondiales. Ils dépassent aujourd’hui les 25 % et croissent rapidement. Il n’y a qu’en Amérique du Nord où plusieurs politiciens pensent encore que l’avenir appartient aux énergies fossiles. Quoique, même aux États-Unis, il se vend plus de thermopompes que de chaudières au gaz naturel.
« La réduction des GES n’est plus l’argument vendeur. Les solutions renouvelables sont moins chères, rapides à installer et mettent les populations à l’abri des chocs géopolitiques.
« Enfin, dans le terrible gâchis de cette guerre, point aussi l’espoir que les autocraties iranienne et trumpienne en sortent toutes deux perdantes.»
Chronique intitulée
La goutte de trop
Miville Tremblay
collaboration spéciale
La Presse
le 17 mars 2026

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