11 mars 2026

Guerre au Moyen-Orient - La stratégie iranienne: un plan de défense décentralisé

« Attendez ! Les États-Unis et Israël attaquent l’Iran et la réponse de l’Iran est d’attaquer absolument tout le monde ! Pour avoir été dans une bagarre de bar ou deux, je suis pas mal certain que la pire chose à faire si tu te fais tabasser par deux personnes, c’est de gifler tous les autres qui sont présents dans le bar. »


« C’est avec son style humoristique habituel que le comédien américain Jon Stewart a décrit la réplique du régime islamiste iranien à l’assaut lancé par les États-Unis et Israël depuis le 28 février.


« Et c’est vrai qu’à première vue, l’approche iranienne semble assez contre-intuitive. Pourquoi s’en prendre à l’Arabie saoudite, au Qatar, à Bahreïn, aux Émirats arabes unis, à Oman, au Koweït et à la Turquie, pour ne nommer que ceux-là, plutôt que de concentrer ses forces contre deux belligérants qui ont des dispositifs militaires largement supérieurs au sien ? Est-ce que la panique a transformé le régime des ayatollahs en boxeur fou ?


« Pas du tout, répondent les experts à l’unisson. En fait, nous voyons ces jours-ci la stratégie iranienne de défense en action. Une stratégie que le régime prépare, de son propre aveu, depuis 2001.


« Nous avons eu deux décennies pour étudier les défaites militaires américaines à l’est comme à l’ouest [de l’Iran]. Nous avons incorporé les leçons apprises en conséquence, a écrit sur les réseaux sociaux le ministre des Affaires étrangères de l’Iran, en faisant référence aux déboires américains en Afghanistan et en Irak. Le bombardement de notre capitale n’a pas d’impact sur notre capacité à faire la guerre. Notre mosaïque de défense décentralisée nous permet de décider quand – et comment – la guerre va prendre fin. »


« Bien sûr, on est ici dans la propagande pure et dure du régime de Téhéran qu’il faut relativiser, mais la première semaine de guerre a déjà démontré que la décapitation du régime – soit l’assassinat de l’ayatollah Khamenei et d’une partie des dirigeants de l’État islamique – n’a pas entraîné la chute du pouvoir politique et de l’appareil sécuritaire qu’il contrôle.


« Qu’est-ce que ça veut dire, une mosaïque de défense décentralisée ? « Les Iraniens ont organisé leurs forces pour que même si 40 dirigeants sont tués en même temps, ils puissent continuer à frapper », note Justin Massie, professeur de science politique à l’Université du Québec à Montréal et expert des questions de défense.


« Le commandement des forces iraniennes n’est donc pas centralisé, mais distribué parmi plusieurs organisations et dans diverses régions. Si les communications sont coupées avec le commandement central, les multiples unités peuvent agir indépendamment.


« Et cette défense est aussi organisée par couches. L’armée régulière iranienne, Artesh, est la première ligne. Les Gardiens de la révolution, une force paramilitaire très proche du pouvoir, sont la deuxième ligne. Les basijs, des miliciens volontaires, sont là en renfort. En tout, c’est plus d’un million d’hommes prêts à être déployés de diverses façons. Il faut ajouter à cela les groupes armés que l’Iran soutient dans la région, soit le Hezbollah libanais, les milices chiites de l’Irak, les houthis du Yémen et le Hamas à Gaza, qui peuvent aussi intervenir en appui à Téhéran.


« Pas facile de démanteler cette nébuleuse à multiples têtes avec des bombardements aériens.


« Et pourquoi l’Iran frappe-t-il partout au Moyen-Orient, jusqu’aux portes de l’Europe ? N’y a-t-il pas un risque d’entraîner d’autres pays dans la guerre ?


« L’objectif de l’Iran, ce n’est pas la victoire, mais bien de faire le plus de mal possible à tout le monde. Le message est soit on est tous en sécurité dans la région, soit personne ne l’est. L’Iran cible les infrastructures américaines dans la région ainsi que le commerce international », notamment en contrôlant le détroit d’Ormuz, où transite 20 % du commerce du pétrole et du gaz naturel mondial », note Marie-Joëlle Zahar, professeure de science politique à l’Université de Montréal et directrice du Réseau de recherche sur les opérations de la paix.


« L’Iran espère ainsi pousser les pays attaqués ou lésés économiquement à mettre de la pression sur Israël et les États-Unis pour qu’ils mettent fin à la guerre.


« Pour l’instant, les pays de la région n’ont pas fait pression en public sur les États-Unis, mais on ne sait pas ce qui se passe en coulisses », remarque Justin Massie, tout en notant que le pari iranien pourrait mal virer si certains pays se joignent à l’offensive israélo-américaine.


« L’Iran s’attend aussi à ce que l’étirement du conflit ait un impact politique aux États-Unis, où la base électorale de Donald Trump est déjà très divisée sur le bien-fondé de cette guerre.


« Derrière la stratégie iranienne, un seul objectif : la survie du régime islamiste. Et ce, même si ce dernier est détesté par la grande majorité des 93 millions d’Iraniens.


« Le contrôle de cette population est d’ailleurs au cœur de la défense du régime. Par la répression, mais aussi par la surveillance à grande échelle. On a appris la semaine dernière, grâce à une enquête de l’organisme Forbidden Stories, que Téhéran dispose d’un système de reconnaissance faciale russe ultrasophistiqué pour épier ses citoyens et mater la dissidence.


« Non, l’Iran n’est pas dans une bagarre de bar. Le régime mène une guerre asymétrique qu’il voit venir depuis longtemps et qui, pour le moment, fonctionne selon ses plans.»


Chronique intitulée

Conflit au Moyen-Orient - Ceci n’est pas une bagarre de bar

Laura-Julie Perreault

La Presse

le 11 mars 2026


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire