« Est-ce qu’une personne comme Donald Trump aurait pu devenir premier ministre du Canada ? La probabilité est extrêmement faible. Même si certaines idées trumpistes trouvent des sympathisants ici, force est d’admettre que des années-lumière séparent Mark Carney du président américain sur tous les plans.
« Je ne connais aucun autre pays du monde occidental où un énergumène comme le président Trump aurait pu se faire élire comme chef d’État. Je parle du président, mais je devrais plutôt évoquer cette incompétence systémique qui squatte son cabinet. Une constellation de personnages médiocres que M. Trump a minutieusement choisie pour nourrir son incomparable narcissisme. Lorsqu’on ne se sent pas à la hauteur de sa responsabilité, s’entourer de gens qui ne remettent jamais en cause ses idées est une stratégie qui a fait ses preuves.
« Le 27 mars 2026, Donald Trump a d’ailleurs candidement formulé son besoin de collaborer avec des « pas bons » en ces termes : « J’aime me tenir avec des ratés, parce que ça me fait me sentir mieux. Je déteste les gens qui ont beaucoup de succès et dont on doit écouter les histoires de réussite… Je préfère ceux qui aiment écouter mes succès. » Tout est dit et ce ne sont pas les exemples de faire-valoir qui manquent autour du président américain, des gens pour chanter ses louanges et dévier la lumière sur sa face. Vous avez des noms en tête.
« C’est le contraste entre les singeries de Donald Trump se présentant comme Jésus et l’arrivée de Christine Fréchette, une femme brillante, au poste de premier ministre du Québec qui m’a donné le goût d’écrire cette chronique.
« Ce grand décalage m’a fait réaliser le privilège que nous avons de vivre dans une société où une grande majorité de la population croit encore à la démocratie, où des politiciens et politiciennes de qualité offrent leurs services pour la faire respecter.
« Paul St-Pierre Plamondon, Christine Fréchette, Ruba Ghazal, Charles Milliard, Éric Duhaime ont beau défendre des programmes politiques bien différents, ils partagent cette valeur commune qu’est le respect des institutions. Ce sont des personnes qu’on ne regarde pas aller en se demandant si elles sont qualifiées pour le poste qu’elles convoitent.
« Cela dit, je ne donne pas ici à nos politiciens le Bon Dieu sans confession. Par exemple, j’ai personnellement beaucoup de problèmes avec tous ces transfuges qui font la manchette. Se faire élire sous une bannière et changer de bord est irrespectueux et antidémocratique.
« Les idées libertariennes et les plaidoyers radicaux anti-État du mouvement MAGA butent encore sur une solide résistance au Québec et au Canada. Nous devons en partie cette muraille de protection aux lois qui encadrent le financement des partis politiques. Ces dispositions qui limitent considérablement la corruption gouvernementale par les entreprises et les groupes d’intérêts sont capitales.
« Aux États-Unis, la domination médiatique se nourrit de fortunes provenant d’entités financières qui donnent en espérant ou en imposant un rendement de leur investissement après l’élection. Ce maillage malsain prédispose le pays à cette forme de capitalisme sauvage où les inégalités économiques font beaucoup de victimes. A contrario, au Canada et au Québec, le consensus autour de l’État et de son rôle dans la santé, les services sociaux et l’éducation tient encore. Il sert en partie de barrière contre la polarisation idéologique extrême, les dérives partisanes de l’écosystème médiatique et les divisions identitaires profondes.
« Oui, comme partout ailleurs, nous avons aussi des tensions autour des enjeux identitaires et de l’immigration. Cependant, malgré certaines enflures verbales et dispositions contestées, elles n’ont jamais mené à la balkanisation sociale qu’on observe aux États-Unis, car elles sont beaucoup mieux canalisées et abordées politiquement. Ce qui explique que les vomissures de Donald Trump sur l’immigration pourraient difficilement séduire largement au Canada où le compromis est souvent préféré aux positions de rupture irréconciliables. Il y a aussi nos médias moins alignés idéologiquement qu’aux États-Unis qui recadrent le discours politique et contribuent à en limiter les excès.
« Le style frontal du président américain qui mélange discrimination, racisme, autocratie, insultes et intimidation à visière levée ne trouve pas encore suffisamment d’écho chez nous. Je dis bien encore, car nous ne sommes possiblement pas à l’abri de cette idéologie.
« Une crise économique majeure est susceptible de nous mener à cette perte de confiance envers les institutions qui a ouvert les portes du pouvoir à Donald Trump. En cette période de turbulence économique, il suffirait alors d’ajouter l’effet délétère des réseaux sociaux, et il restera un dernier ingrédient : l’émergence d’un leader charismatique capable de canaliser les frustrations pour s’imposer comme un « Donald Trump local ».
« En plus du partage de la richesse, la meilleure façon de lutter contre cette éventualité est d’investir dans un système d’éducation à chances égales, une presse libre et diversifiée et un système de justice fiable. Ce sont les piliers d’une démocratie qui veut rester longtemps en bonne santé.
« D’ailleurs, nous sommes nombreux à nous demander : « Comment autant d’Américains peuvent-ils continuer à croire à tous les mensonges de Donald Trump et à l’appuyer sans réserve ? » Une partie de la réponse à cette question se trouve dans l’inculture, la sous-éducation et le culte du vide qui gangrènent ce pays. À ce sujet, j’aime bien rappeler cette citation prémonitoire que certains attribuent à Abraham Lincoln : « Si vous pensez que l’éducation coûte cher, essayez l’ignorance pour voir. »
Chronique intitulée
Aimer s’entourer de minables
Boucar Diouf
La Presse
le 18 avril 2026

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