« Le président américain n’est pas seulement en train d’enliser les États-Unis dans la guerre qu’il a lancée, avec Israël, contre l’Iran. Donald Trump se retrouve également à affaiblir considérablement l’influence de son pays dans cette région du globe, après avoir ébranlé par son intervention militaire les monarchies du Golfe, pourtant des piliers inébranlables de la puissance américaine au Moyen-Orient.
« Alors que les pourparlers de paix entre les belligérants piétinent, que la réouverture du détroit d’Ormuz alimente surtout attentes et déceptions et que le régime iranien est encore très loin de donner les signes de capitulation que Trump avait pourtant promis à ses troupes, les dommages collatéraux dans la diplomatie des États-Unis en ce qui concerne l’Iran, eux, se révèlent un peu plus chaque jour.
« Le tournant de cette reconfiguration a certainement été le fiasco de l’opération Projet Liberté annoncée un dimanche par Donald Trump pour forcer l’ouverture du détroit, avant d’être mise au rancart le mardi suivant, après le passage limité sous escorte militaire américaine d’une minuscule poignée de navires commerciaux. C’était au début du mois.
« Officiellement, le président américain a prétendu que cette pause avait été réclamée par le « Pakistan et d’autres pays » en raison des « progrès considérables accomplis en vue d’un accord complet et définitif avec les représentants iraniens » sur la réouverture de la voie maritime stratégique. En substance, Trump le va-t-en-guerre acceptait donc de suspendre sa bravade pour laisser la diplomatie faire son travail.
« Mais, selon le réseau NBC, ce serait plutôt le refus de l’Arabie saoudite de coopérer avec Washington dans ce « projet » qui aurait forcé cet autre revirement spectaculaire du président, qui a offert au passage une justification dont la crédibilité a été rapidement minée par la suite des choses.
« Irrité par l’opération militaire américaine lancée sans concertation préalable avec les alliés américains dans la région, Riyad aurait informé Washington que les bases et l’espace aérien saoudiens ne seraient pas mis à disposition pour soutenir sa mission de libération du détroit.
« Le Koweït a emboîté le pas, tout comme le Qatar, qui a également imposé des restrictions aux activités de la base aérienne d’Al-Udeid, la plus grande installation militaire américaine au Moyen-Orient.
« Or, sans ces bases et sans l’accès à ces ciels, les capacités opérationnelles américaines dans le golfe Persique devenaient soudainement limitées.
« L’appétit croissant des États-Unis pour l’agression inquiète nombre d’acteurs de la région », a résumé il y a quelques jours le Quincy Institute for Responsible Statecraft, un groupe de réflexion américain prônant le réalisme et la retenue en matière de politique étrangère, dans une analyse sur la situation au Moyen-Orient après les frappes américaines. « Dans un sondage mené auprès de 40 000 personnes dans 15 pays du Moyen-Orient, 77 % des répondants estiment que les politiques américaines menacent la sécurité et la stabilité régionales. Plus encore, 84 % considèrent que les politiques israéliennes mettent la région en danger ; par ailleurs, 53 % estiment que les politiques iraniennes constituent également une menace. »
Scepticisme et reconfiguration
« Pris entre l’arbre et l’écorce, les alliés américains dans la région semblent désormais ne plus compter sur une collaboration étroite avec Washington pour assurer leur sécurité.
« Pis, confrontés à un président qui, depuis sa reprise brutale du pouvoir, a remplacé les engagements stratégiques durables de son pays par de simples transactions, par des analyses de coût-bénéfice reposant sur les humeurs d’un seul homme, les pays du Golfe contestent désormais ce nouveau régime transactionnel. Et ils le font voir.
« Le Qatar, tout en évitant d’afficher publiquement une rupture avec les États-Unis, est en train de revoir ses alliances dans la région, et plus loin encore. Il a renforcé sa coopération militaire avec la Turquie et a renforcé ses liens avec le Royaume-Uni et la France. L’Arabie saoudite réduit sa dépendance envers les États-Unis en renforçant ses relations avec le Pakistan et l’Égypte et en renouant même ses liens avec l’Iran et la Turquie.
« Cette réévaluation des alliances suit de près la prise de conscience par les États du Golfe que les opérations militaires américaines dans leur coin peuvent avoir des conséquences catastrophiques pour eux. Le réveil a été induit par les frappes iraniennes sur leurs installations énergétiques et leurs usines de dessalement en représailles pour avoir coopéré avec l’ennemi des mollahs, selon Téhéran.
« Les monarchies du Golfe n’abandonnent pas les États-Unis, mais elles redéfinissent leur relation selon des modalités plus restrictives, résume l’essayiste Brahma Chellaney dans les pages du quotidien politique américain The Hill. Les alliés du Golfe ne sont plus disposés à servir de paratonnerre aux campagnes militaires américaines tout en comptant sur une protection devenue incertaine en cas de représailles. »
« Et le changement de cap risque de laisser des traces durables dans la région en y réduisant considérablement l’influence et la domination des États-Unis, ce qui confirmerait l’échec de la politique de l’intimidation projetée avec arrogance par le populiste dans le monde.
« Si les États du Golfe deviennent des hôtes réticents aux opérations militaires américaines, la capacité de Washington à projeter sa puissance au Moyen-Orient diminuera considérablement, écrit M. Chellaney. Les États-Unis possèdent un matériel militaire inégalé, mais le matériel seul est insuffisant sans un accès fiable à un territoire, sans des bases opérationnelles et un soutien politique. »
« Et il ajoute : « En s’aliénant l’OTAN et les alliés de la région indo-pacifique, en inquiétant ses partenaires du Golfe, Washington risque de découvrir que même une superpuissance ne peut finalement pas agir efficacement en vase clos. »
Analyse intitulée:
Donald Trump met-il en péril l’influence américaine dans le Golfe ?
Fabien Deglise
Le Devoir
le 19 mai 2026
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