« Depuis plusieurs semaines, sur le réseau social Instagram, pourtant bloqué par le Kremlin dans la foulée de l’invasion de l’Ukraine en 2022, plusieurs citoyens russes déjouent la censure pour critiquer subtilement le régime de Vladimir Poutine.
« J’ai besoin d’un prêt », racontait l’un d’eux récemment. « Pour acheter une voiture ? Un appartement ? Non, pour acheter des concombres », ajoutait-il, opposant cette blague à l’augmentation du coût de la vie en Russie.
« La semaine dernière, Moscou a réduit ses prévisions de croissance du PIB à 0,4 % pour 2026, contre une croissance de 1,3 % initialement prévue. Le tout dans un climat économique dont la dégradation des quatre dernières années a été amplifiée, durant les premiers mois de 2026, par l’enlisement de la guerre en Ukraine et le déclenchement en février de la guerre israélo-américaine contre l’Iran.
« C’est dans ce contexte que Vladimir Poutine a créé la surprise samedi dernier en laissant entendre à un groupe de journalistes que la guerre en Ukraine
« touchait à sa fin ». C’était après avoir présidé un défilé militaire sur la place Rouge pour célébrer la victoire russe de 1945 contre les nazis — un défilé réduit en raison de la pression du conflit ukrainien sur les troupes et le matériel militaire russes, mais aussi de la menace d’attaques de drones venant d’Ukraine.
« Mardi, le Kremlin a replanté le clou. « Tous les acquis en matière de processus de paix permettent de dire que la fin approche véritablement », a résumé lors de son point de presse quotidien le porte-parole de la présidence russe, Dmitri Peskov, avant d’ajouter : « Mais, dans ce contexte, il n’est pas possible pour l’heure d’entrer dans les détails concrets. »
« Il veut faire passer un message »
- Stefan Meister
« La déclaration du président russe reste surprenante, mais la clarification apportée cette semaine par le Kremlin prouve qu’elle est aussi prématurée, puisque les forces russes peinent à progresser sur le terrain et que les objectifs de victoire maximalistes établis par Vladimir Poutine au commencement de cette guerre d’invasion sont encore loin d’avoir été atteints.
« Il veut faire passer un message », a commenté Stefan Meister, analyste spécialiste de la Russie au Conseil allemand des relations étrangères, dans les pages du New York Times, en parlant d’un président russe mis sous pression par une population de plus en plus directement touchée par les conséquences des guerres. « Il subit des pressions. La pression est efficace. Et il doit réagir d’une manière ou d’une autre. »
Apaiser les esprits
« Le vent se lève autour de Vladimir Poutine. Sa cote de popularité, chose difficile à mesurer dans une dictature, serait en baisse depuis sept semaines consécutives, selon les récentes données du Centre russe de recherche sur l’opinion publique. Son coup de sonde du 24 avril révélait que 24,1 % des Russes ne lui font pas confiance et que 23,3 % désapprouvent ses actions.
« La frustration se répand dans plusieurs couches de la population, dans un contexte où les premiers mois de l’année ont été marqués par une hausse des impôts, des restrictions d’accès à Internet de plus en plus récurrentes et à une flambée des prix à la consommation et des factures courantes, autant pour les entreprises que pour les ménages.
« La guerre en Ukraine, qui est entrée dans sa cinquième année, commence aussi à exaspérer des millions de Russes peinant toujours à voir une issue sérieuse dans ce conflit au coût humain de plus en plus élevé. Moscou a perdu 350 000 soldats depuis le début de la guerre et poursuit son offensive depuis le début de l’année, au rythme de 25 000 décès et blessés par mois. Le Kremlin a relancé ses recrutements auprès des criminels purgeant des peines dans les prisons du pays pour les envoyer au front. Il fait aussi de plus en plus appel à la mobilisation de ses étudiants.
350 000
Moscou a perdu 350 000 soldats depuis le début de la guerre.
« Le tout, en perdant du terrain plutôt qu’en augmentant ses prises de territoires, selon les récentes analyses de l’Institute for Study of War. Ce printemps, les troupes ukrainiennes ont réussi à libérer 400 kilomètres carrés de territoire dans le coin de Zaporijjia, dans le sud du pays. C’est un peu plus que la superficie de la grande région de Montréal.
« Sur le terrain, donc, la paix reste une réalité lointaine, et ce, pendant que les pourparlers entre la Russie et l’Ukraine, sous l’égide des États-Unis, sont au point mort depuis le début du conflit en Iran. « Il n’y a plus de véritables négociations. Il n’y a plus de discussions. La Russie n’a aucune raison d’en faire. Et les États-Unis n’apparaissent plus non plus comme un médiateur fiable et raisonnable entre les deux parties », résumait cette semaine Harry Nedelcu, directeur principal chez Rasmussen Global, un cabinet-conseil politique européen, dans les pages du New York Times.
« Ce cadre laisse donc peu présager le commencement d’une fin, mais plutôt la persistance de ce conflit, le plus sanglant en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Avec sans doute des dégâts désormais à venir ailleurs, dans les cercles du président russe.
« C’est qu’en annonçant la fin de sa guerre pour répondre à la pression de son peuple, Vladimir Poutine se prépare peut-être simultanément à en lancer une autre pour entretenir l’apaisement des frustrations. Comment ? Avec des purges qui, dans ce pays où l’on aime croire que « le tsar est bon » et que « les boyards [aristocrates et conseillers du pouvoir] sont mauvais », renforcent toujours le pouvoir des dictateurs mis en difficulté. »
Article d’analyse intitulé
Vladimir Poutine veut-il vraiment mettre fin à sa guerre en Ukraine ?
Fabien Deglise
Le Devoir
le 13 mai 2026

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