« Si la tendance se maintient, le Canada aura un automne chaud en débats sur la souveraineté.
« En Alberta, une pétition vient de récolter plus de signatures qu’il n’en faut pour réclamer un référendum sur la séparation de la province.
« Au Québec, la prochaine campagne électorale abordera de front la question de l’indépendance, puisque le Parti québécois promet un référendum dès son premier mandat.
« Cette remise en question de l’unité nationale sera un terrain de jeu idéal pour les puissances étrangères qui veulent déstabiliser le Canada, à commencer par la Russie.
« La désinformation russe érode déjà nos institutions démocratiques et mine notre cohésion sociale. Il s’agit d’une menace à notre sécurité nationale qu’il faut contrer de toute urgence, prévient un rapport du Comité sénatorial permanent de la sécurité nationale, de la défense et des anciens combattants, dévoilé la semaine dernière1.
« Le Kremlin met le paquet. Sur le web, il inonde les populations d’une mer d’informations erronées en exploitant les divisions sur des sujets sensibles, comme la communauté LGBTQ+, l’immigration, etc. La Russie dépense 3 ou 4 milliards annuellement pour disséminer des informations trompeuses, alors que le Canada ne consacre que 20 ou 30 millions pour la contrer.
« Nous sommes donc mal équipés pour nous défendre.
« Pourtant, la menace ne date pas d’hier. Dès 2014, les campagnes de propagande russes ont ciblé les élections aux États-Unis et en Europe, sans compter le référendum sur le Brexit qui a mené à la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne2.
« Le Canada n’est pas épargné. Pour s’en convaincre, il suffit de consulter le Répertoire des cyberincidents de la Chaire Raoul-Dandurand3. On y traite notamment de CopyCop, un réseau d’influenceurs relié à Moscou qui tenterait de diviser le public canadien à partir de sites web, de chaînes YouTube et de comptes TikTok faisant la promotion du séparatisme albertain.
« L’intelligence artificielle leur facilite la tâche. Auparavant, il fallait une armée de trolls pour créer du contenu. Aujourd’hui, des robots peuvent écrire des textes à la vitesse de l’éclair, avec photos et vidéos truquées à l’appui.
« Mais ce n’est pas tout. En diffusant une quantité phénoménale d’informations mensongères, les propagandistes russes parviennent ensuite à polluer les outils d’intelligence artificielle utilisés par le grand public. C’est le modus operandi du réseau tentaculaire Portal Kombat, qui alimente des sites web à travers le monde, dont celui de Pravda Canada4.
« L’offensive fonctionne. La désinformation de Pravda est abondamment reprise par les outils d’intelligence artificielle les plus populaires (ChatGPT, Claude, Gemini, Copilot, etc.), constate la firme d’analyse NewsGuard. Le malheur, c’est que ces robots fournissent la réponse la plus probable – pas la plus vraie – même si les internautes s’y fient de plus en plus.
« Avec tous ces mensonges, le Kremlin cherche à affaiblir le soutien des alliés de l’OTAN envers l’Ukraine. Mais de manière plus large, il veut aussi retrouver sa grandeur impériale, en rongeant les démocraties par l’intérieur. En alimentant à la fois l’extrême gauche et l’extrême droite, il polarise nos sociétés. En minant la confiance envers nos institutions démocratiques, il affaiblit ses ennemis.
« Les Canadiens ne le réalisent pas assez, mais ils sont au centre d’une guerre hybride. Il n’y a pas de front, pas de soldats. Mais les dommages sont bien réels. Comment se défendre contre ces attaques invisibles ? Différentes initiatives mises en place ailleurs dans le monde peuvent inspirer le Canada.
« On ne peut pas empêcher la Russie ou d’autres puissances étrangères de produire du contenu erroné. Mais on peut mieux encadrer les réseaux sociaux qui amplifient leur message, sans vergogne. C’est ce que l’Union européenne veut faire avec le Digital Service Act, ou règlement sur les services numériques. Mais le Canada marche sur des œufs dans le contexte de la réévaluation de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique. Contrarier le président américain n’est jamais sans risque.
« Le Canada aurait aussi avantage à se doter d’une solide équipe dédiée à la vigie et à la protection contre les ingérences numériques étrangères, à l’image de Viginum en France. L’organisme a le mandat clair d’informer la population en diffusant des rapports et des mises en garde sur des menaces précises. Mais au Canada, le gouvernement reste timide de peur de froisser certains pays étrangers, comme la Chine et l’Inde, avec qui on essaie de réchauffer les relations diplomatiques.
« Finalement, la Finlande est un modèle de prévention en matière de désinformation. Pour que toute la société soit plus résiliente, on apprend aux enfants à analyser l’information de manière critique, dès la maternelle. On les sensibilise à la désinformation avant même qu’ils sachent lire. Voici une piste qu’on gagnerait à suivre.
« Toute la société doit s’y mettre, y compris nos politiciens. Pour éviter que la désinformation étrangère remonte à la surface chez nous, ils sont les premiers qui devraient s’abstenir de normaliser des discours antiscience et anti-institutions comme on l’a entendu dans le passé.
« Personne ne gagne à affaiblir notre démocratie. »
Éditorial intitulé
La Russie joue dans nos têtes... et nos référendums
Stéphanie Grammond
La Presse
le 6 mai 2026

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