« Les conflits armés sont deux fois plus nombreux qu’il y a 15 ans. Ces bruits de bottes ajoutent de la fureur au bruit déjà assourdissant de la polarisation de nos sociétés. Pas étonnant que l’humanité se replie stratégiquement sur son quant-à-soi. On sait pourtant où ça mène. Hannah Arendt nous a mis en garde en son temps. Obama nous l’a redit maintes fois depuis 2008. Et Bob Rae l’a répété cette semaine au Devoir: quand l’empathie fout le camp, le reste suit trop souvent de près.
« L’ex-ambassadeur canadien à l’ONU a raison de dénoncer une « crise de manque d’empathie » qui fait tache d’encre jusque dans nos foyers. Comme il a raison de rappeler à notre mémoire paresseuse cette citation de l’ex-premier ministre Lester B. Pearson voulant que l’aide au développement ne soit pas « une question de charité », mais « d’intérêt mutuel et de responsabilité partagée ». Il y a quelque chose de très beau, de très rare et de très digne dans son appel à cultiver « le sens de l’avenir ».
« C’est peut-être aussi ce qui manque le plus à nos échanges sur des sujets inflammables, comme le voile, la natalité ou la vie chère ces temps-ci. Nos canaux de communication omnipotents, imparfaits et polarisants nous enferment dans nos colères et nos peurs au point de court-circuiter les conversations nourrissantes en profondeur. Ces débats au ras des pâquerettes, tenus dans un contexte de déclassement économique paupérisant, nous rendent de plus en plus incapables de nous mettre à la place des autres.
« Emmuré dans ses milliards, Elon Musk se réjouit du cercle vicieux dans lequel nous sommes enfermés. Pour lui, notre empathie est la grande faiblesse de notre civilisation occidentale. C’est un avis qu’il partage avec son président impénitent et de nombreux chefs autocrates à travers la planète. Notre dureté croissante est une victoire pour eux comme pour les autres oligarques de la tech, les Bezos, Thiel, Altman ou Zuckerberg de ce monde, à qui on a remis les clés du monde avec une légèreté qui sidère.
« Ceux-ci auront beau la tourner en ridicule, la mépriser et la fouler aux pieds, l’empathie demeure un irremplaçable atout, loin devant leur inclinaison pour une loi du Talion qui a maintes fois montré l’étendue de ses limites et de ses faiblesses. Ce n’est pas en fermant toutes les écoutilles qu’on sera épargnés. C’est même l’inverse, rappelait récemment dans Le Devoir le professeur associé à l’Institut d’études internationales de Montréal Jean Lebel : « Réduire l’aide, c’est déplacer et amplifier les risques. » Sanitaires, sécuritaires, alimentaires, climatiques, énergétiques, locatifs… alouette !
« Dit autrement, l’aide au développement « n’est jamais un geste altruiste isolé » ; c’est « un investissement dans notre propre stabilité », affirme encore M. Lebel. C’est vrai aussi dans nos propres cours, quand il s’agit de lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale.
« C’est ce qu’a voulu nous rappeler Bob Rae, dont la sortie éloquente coïncide avec la publication de données préliminaires faisant état d’une architecture de solidarité internationale qui se fissure de partout. Oui, cette architecture est imparfaite et mériterait un dépoussiérage en règle. Mais ce n’est pas en la vidant de sa substance qu’on lui donnera du tonus. Les chiffres sont d’une brutalité sans nom. En 2025, les besoins humanitaires, évalués à 46 milliards de dollars, n’auront été financés qu’à hauteur de 12 milliards. Quant à l’aide au développement, elle a chuté de plus de 23 %.
« The Lancet a pris la mesure de l’abîme qui s’est ouvert. Les coupes dans l’aide internationale pourraient coûter la vie à plus de 9,4 millions de personnes dans le monde d’ici 2030. Un enfant de moins de 5 ans pourrait mourir toutes les 40 secondes, calcule Oxfam. On parle ici de souffrances et de morts programmées de sang-froid, alors qu’on sait que la majorité pourrait encore être évitée avec la science, un soutien logistique et financier adéquat et de la bonne volonté.
« Certes, le désengagement sauvage des États-Unis y est pour beaucoup ; ses dépenses consacrées à l’aide humanitaire ont dégringolé de 14 à 3,7 milliards en un an. Il n’y a pas lieu d’épargner ce gouvernement irresponsable. Reste qu’il serait trop facile de conclure que ce décrochage repose uniquement sur le démantèlement de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) par le gouvernement Trump.
« Tout comme l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni et le Japon, le Canada a profité de l’occasion pour réduire sa participation au développement international. Une analyse publiée par le Centre canadien de politiques alternatives estime que son financement devrait diminuer de 38 % d’ici la fin de la présente décennie. Cela n’a empêché aucun de ces pays de trouver de l’argent frais pour mieux s’armer. À lui seul, le coût de la guerre en Iran jusqu’ici aurait permis de financer une aide vitale pour 87 millions de personnes !
« Si la sécurité et la stabilité sont vraiment nos priorités, il serait grand temps d’activer les leviers qui les fortifient, à commencer par « le sens de l’avenir », le sens de la collectivité et l’empathie. On l’a fait par le passé ; on peut le refaire. »
Éditorial intitulé
L’empathie comme résistance
Louise-Maude Rioux Soucy
Le Devoir
le 8 mai 2026
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire