27 février 2026

La haine entre à l'école



« On a l’impression de retourner 20 ans en arrière ! » Les témoignages d’enseignants recueillis par le professeur de l’Université du Québec à Montréal Francis Dupuis-Déri sur la monté des discours hostiles aux femmes et aux minorités sexuelles chez les écoles primaire et secondaire glacent le sang. Il s’agit d’une minorité de jeunes, principalement des garçons, mais celle-ci frappe fort : opposition à la diversité de genre et sexuelle, stigmatisation des enseignantes, sexisme ordinaire, attaques contre les célébrations de la diversité et même saluts nazis. Derrière cette montée en force inquiétante, l’ombre d’omnipuissants comme Donald Trum, Elon Musk et Andrew Tate plane, relayée avec force sur les réseaux sociaux.


« M. Dupuis-Déri étudie le masculinisme chez les adultes depuis des années, mais le voici avec cette dernière étude en face des actions et propos concrets de jeunes dont la parole émancipée et violente signe un inquiétant retour en arrière. Cette étude qualitative menée en partenariat avec la Fédération autonome de l’enseignement est faite des témoignages d’une centaine d’enseignants, d’élèves et d’intervenants issus de quelque 200 écoles publiques réparties dans huit régions du Québec. Dupuis-Déri dresse un portrait qui serre la gorge. Quatre-vingt-dix pour cent des participants à l’étude estiment que les manifestations de misogynie, d’homophobie et de transphobie sont plus fréquentes qu’il y a cinq ans à peine. Et, surtout, complètement décomplexées.


« Les exemples recueillis par le chercheur sont affolants. Des garçons refusent de travailler en équipe avec des filles, traitent les enseignantes de « salopes », leur rappelant que leur place est derrière les fourneaux ou qu’elles sont « inefficaces une fois par mois » en raison de leurs menstruations. Des profs racontent que des élèves ont qualifié les féministes de « féminazies » qui « veulent tuer tous les hommes ».


« Ce n’est pas tout. Des dizaines d’écoles ont été le théâtre d’attaques contre les comités de diversité : de jeunes garçons se regroupent à la porte des locaux pour intimider ceux qui veulent y entrer, font du vandalisme. Des drapeaux arc-en-ciel sont arrachés, piétinés ou même brûlés. Lors de journées de la fierté, des jeunes arrivent vêtus de noir, en signe de protestation organisée. Des enseignantes ont même raconté voir de plus en plus de saluts nazis s’immiscer dans la gestuelle des élèves masculins, chez des garçons se revendiquant d’Elon Musk, qui avait posé un geste similaire lors d’un rassemblement trumpiste à Washington en 2025.


« Oui, ce sont les garçons qui sont surtout associés à cette montée de violence insidieuse. On la voit encore davantage chez les joueurs de hockey, dont la culture de vestiaire hypermasculine semble perméable aux discours les plus délétères. L’exemple leur vient de haut, il faut le dire : Donald Trump a raillé de manière sexiste l’équipe de hockey féminin en félicitant le groupe des hockeyeurs américains, victorieux aux Jeux olympiques. Plus que sa mauvaise blague, c’est l’écho du rire gras des membres de l’équipe des hommes qui a choqué, signe de solidarité de ce sexisme éhonté digne d’un autre temps.


« On la voit aussi chez les adeptes d’influenceurs masculinistes, notamment d’Andrew Tate, cet Américain qui se proclame fièrement misogyne et qui a construit un empire numérique sur la défense d’une virilité brutale et dominatrice. Il y a ensuite les sympathisants de Donald Trump et d’un certain populisme et les gamers, dont certains baignent dans des communautés en ligne où le mépris des femmes et la haine des personnes LGBTQ+ circulent abondamment.


« La série télévisée britannique Adolescence a mis en scène avec une puissance rare l’influence empoisonnée des réseaux sociaux, qui banalisent le décadent et l’horrible. Cette série suivait le chemin tortueux d’un adolescent ordinaire contaminé, en quelques mois, par les discours masculinistes qu’il absorbait seul dans sa chambre, à l’insu de ses parents. Le garçon n’était ni un monstre ni un cas isolé. Il était le produit d’un écosystème numérique qui glorifie la domination masculine comme une vérité naturelle, comme un droit.


« Ces garçons ordinaires bâtissant en silence une pensée masculiniste ne sont pas que le produit de séries télévisées, ils sont bel et bien à l’école. Et de la pensée, voilà qu’ils passent maintenant aux paroles et aux gestes. Que faire ? Dénoncer les propos dégradants et y réagir lorsqu’ils surviennent. Favoriser la discussion, montrer des modèles inspirants, être constants et cohérents. Mais le monstre auquel on doit s’attaquer est vigoureux. Le masculinisme en ligne est le fruit d’une industrie. Ses producteurs de contenu sont des professionnels de la manipulation algorithmique. Ils savent exactement comment cibler des garçons adolescents, comment les rendre accros, comment les convaincre que leurs difficultés — scolaires, relationnelles, affectives — sont la faute des femmes, du féminisme, des personnes LGBTQ+.


« Ce que cette étude nous enseigne est important. Certes, il s’agit d’une minorité d’élèves dans nos écoles qui sont absorbés par des idéologies qui les abîment. Mais la majorité silencieuse, tout autour, observe, encaisse les coups, change de parcours pour éviter les oppresseurs, n’ose pas dénoncer par peur de représailles. Le phénomène est suffisamment important pour qu’on s’y attaque urgemment. »


Éditorial intitulé

Le masculinisme entre à l’école

Marie-Andrée Chouinard

Le Devoir

le 26 février 2026

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