« Les États-Unis rejouent-ils le scénario irakien des « armes de destruction massive » dans l’attaque lancée samedi contre l’Iran et le régime des mollahs ? La question se pose dans la foulée de cette offensive qui a conduit à l’assassinat du guide suprême, Ali Khamenei, et que Washington a justifiée par la menace que fait peser la théocratie sur la sécurité nationale américaine.
« Depuis quelques jours, Donald Trump et ses proches conseillers répètent en effet que Téhéran a relancé son programme nucléaire, qui avait pourtant été la cible de raids américain et israélien en juin dernier et qui, selon le populiste à l’époque, avait été « complètement anéanti ». Son régime affirme désormais que l’Iran a suffisamment de matières nucléaires pour fabriquer une bombe « en quelques jours » et développe même des missiles à longue portée bientôt capables d’atteindre les États-Unis.
« Les faits ne permettent pas à ce jour de soutenir ces trois affirmations. Pire, plusieurs rapports, dont un produit l’an dernier par les services américains du renseignement militaire, tendent même à en contester la véracité. La semaine dernière, Marco Rubio, secrétaire d’État américain, a reconnu qu’il n’existait aucune preuve que les Iraniens enrichissaient du combustible nucléaire, étape pourtant nécessaire pour développer une bombe.
« En 2003, le gouvernement de George W. Bush avait fait entrer les États-Unis dans une deuxième guerre du Golfe en exagérant la menace de l’Irak et de son dictateur, Saddam Hussein. Son gouvernement affirmait que le pays avait cherché à se procurer de l’uranium en Afrique pour développer un programme nucléaire, pourtant abandonné dans les années 1990, en plus de posséder des armes chimiques de destruction massive qui menaçaient, selon lui, la région et la sécurité des Américains.
« Les accusations se sont révélées être des mensonges, qui ont terni la réputation des États-Unis comme celle du chef de la diplomatie américaine, Colin Powell, porteur de cette propagande, avec une assurance troublante, devant les membres de l’ONU cette année-là.
Faux et usage de faux
« Les déclarations de Donald Trump sur l’Iran me rappellent les stratégies discursives imaginées par George Orwell dans son roman d’anticipation 1984 », résume en entrevue Nicholas J. Cull, spécialiste de la diplomatie publique à l’Université de Californie du Sud. Ce livre raconte un régime autoritaire dont l’emprise sociale repose en grande partie sur une réécriture systématique de la vérité pour la rendre conforme aux volontés du « Grand Frère », guide suprême de cette dystopie. « Comment les États-Unis peuvent-ils avoir simultanément détruit le programme nucléaire iranien l’an dernier et exiger une nouvelle guerre pour le détruire à nouveau cette année ? L’une ou l’autre de ces affirmations, voire les deux, sont forcément fausses. »
«Les racines de l’offensive des États-Unis et d’Israël contre l’Iran sont fragiles, comme en témoignent les nombreuses incohérences et contradictions qui accompagnent depuis plus de 48 heures le discours de la Maison-Blanche et des alliés de Donald Trump sur les objectifs que le pays cherche finalement à atteindre avec ce déploiement de forces.
« Dimanche matin, le sénateur républicain Lindsey Graham, proche du président, a assuré que les États-Unis cherchaient à réduire la menace nucléaire et balistique iranienne, sans pour autant vouloir faire tomber le régime des mollahs.
« Après avoir évoqué en janvier un soutien aux Iraniens pour les aider à sortir de la dictature, dans la foulée de manifestations lourdement réprimées par le régime des mollahs, Donald Trump s’est dit dimanche ouvert à reprendre les discussions avec les dirigeants iraniens actuels pour mettre fin à cette guerre, a-t-il dit dans les pages de The Atlantic.
« Lundi, il a toutefois bombé le torse en affirmant que la « grande vague » de l’offensive américaine sur l’Iran n’avait pas encore été lancée et a laissé entendre qu’il pourrait envoyer des troupes américaines au sol, contredisant ainsi son message initial, celui d’une intervention rapide contre l’Iran pour faire disparaître une menace.
« Le dernier déploiement à grande échelle de troupes américaines au sol remonte à 2003 et au début d’un conflit en Irak dans lequel les Américains se sont en grande partie perdus. Il a fait entrer ce pays du Golfe dans une instabilité toujours présente au début de 2026, selon le Council on Foreign Relations.
Réécrire le pire
« Ironiquement, ce même organisme a révélé en janvier que 88 % des membres d’un groupe de 350 experts en politique, en sécurité et en diplomatie estiment que l’invasion effectuée en Irak en 2003 pour y débusquer des armes de destruction massive a été « la pire décision de politique étrangère américaine de l’histoire du pays ». L’enquête a été menée dans le cadre d’une série d’activités entourant le 250e anniversaire de l’indépendance des États-Unis.
« Recourir à cette même approche dans le cas de l’Iran, même à titre de bluff, me semble d’une folie sans nom », mentionne Nicholas J. Cull, auteur en 2023 d’un essai sur l’importance de la réputation d’un pays en matière de sécurité, et ce, dans un monde de plus en plus dangereux. « Faire pression sur l’Iran actuellement risque surtout de rallier une population, jusque-là divisée par la dissidence, derrière un gouvernement qu’elle déteste par ailleurs. »
« Selon des sources proches de la CIA citées par le Wall Street Journal lundi, la mort de Khamenei pourrait permettre à des extrémistes et tenants de la ligne dure du régime au sein des Gardiens de la révolution, qui contrôlent le pays depuis près de 47 ans, de prendre le pouvoir.
« Les États-Unis ont été admirés pas seulement pour leur puissance, mais pour leurs valeurs, leur culture et leurs politiques perçues comme servant le bien commun à travers le monde, ajoute-t-il. Porter atteinte à cette réputation avec une propagande insensée pour justifier des actions insensées ne peut qu’éroder le leadership américain. »
« Et dans ce contexte, croit-il, Donald Trump vient surtout de s’assurer que l’année des 250 ans de la fondation de son pays « ne soit plus une célébration de cette réputation », comme cela aurait dû être le cas, mais une sorte de « veillée funèbre symbolique » pour se recueillir collectivement sur un passé qu’il vient, avec ses frappes sur l’Iran, de faire mourir. »
Analyse intitulée
Donald Trump dans l’antichambre d’un nouveau bourbier en Iran ?
Fabien Deglise
Le Devoir
le 3 mars 2026

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