06 mars 2026

On ne peut pas tout savoir...


« Je ne pourrai jamais savoir ce que c’est que d’être une Iranienne qui souhaite du fond de ses tripes la chute d’un tyran et d’un régime qui, encore en janvier, broyait à la fois les corps et les voix de sa propre population.


« Je sais toutefois qu’en écoutant Donald Trump lundi, j’ai entendu parler de nucléaire et de pétrole, et non de condition féminine, de droits de la personne, de libertés civiles ou de démocratie. Il me semble bien que l’intérêt américain, c’est un Iran faible, non un peuple libre.


« Je sais aussi que Trump expliquait le pourquoi de sa guerre lundi pour la première fois non seulement à sa population, mais aussi aux élus du Congrès américain. Je me doute bien que le président se fiche complètement des institutions iraniennes, parce que pour attaquer l’Iran, il piétine les siennes.


« Je crois aussi savoir que le sort de la population civile iranienne n’intéresse pas vraiment la Maison-Blanche. Samedi, le tout premier jour de l’opération israélo-américaine, les bombes ont frappé une école pour filles, tuant plus de 150 personnes, dont plusieurs enfants. Le secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth, nous donne une vague promesse « d’enquête », sans plus. Je ne connais pas d’entreprise de « libération nationale » qui ait déjà commencé ainsi.


« Je ne sais pas comment la mobilisation de la population iranienne peut arriver d’elle-même à bout de la répression du régime de Khamenei. Je sais toutefois que les assassinats politiques tendent à créer des martyrs, qu’on ne peut jamais démanteler un système qu’en visant son porte-étendard, et que la violence des interventions étrangères tend à nourrir les ressacs extrémistes.


« Je sais aussi qu’avec l’enlèvement de Nicolás Maduro, c’est la deuxième fois depuis le début de l’année que Washington règle ses différends politiques en s’en prenant directement à un leader étranger. Dans le cas du Venezuela, les élus américains n’avaient pas été consultés, mais les p.-d.g. des pétrolières, eux, avaient été mis dans le coup. Je ne sais pas s’ils ont encore été appelés cette fois-ci. Mais je sais qu’en bombardant les pipelines iraniens, on fait monter le prix mondial du pétrole et maximise leurs profits.


« Dans les deux cas, le conseil de sécurité de l’ONU n’est pas impliqué, et les institutions internationales sont réduites à une mauvaise farce. En début d’année, Trump confiait au New York Times que les seules limites à son pouvoir sur le monde devraient être « sa propre moralité ». Quiconque applaudit l’opération du week-end contribue à normaliser ce type de modus operandi à la Maison-Blanche. Qui la « moralité » de Trump visera-t-elle ensuite ?


« Je ne sais pas combien de temps cette nouvelle guerre va durer. Mais je sais que Benjamin Nétanyahou accélère la dépossession palestinienne en Cisjordanie alors que le monde regarde ailleurs. Je sais aussi que, malgré un cessez-le-feu, les frappes israéliennes dans le sud du Liban n’ont jamais vraiment pris fin. Beyrouth est à nouveau bombardé et évacué depuis le week-end. Et mardi, l’armée israélienne annonçait une « zone tampon » au Liban, pendant que le monde regardait aussi ailleurs.


« « Zone tampon », ça me semble une jolie expression pour ordonner à un peuple voisin de vider un territoire pour l’occuper à sa guise. Et bien sûr, puisque les opérations militaires libanaises tiennent au Hezbollah qui tient à l’Iran, je ne vois pas pourquoi ni comment Nétanyahou voudrait que l’opération israélo-américaine en Iran prenne fin de sitôt. Ce qui se joue ici, c’est notamment son expansionnisme territorial.


« Je sais aussi que Nétanyahou arrive à se maintenir au pouvoir en Israël en gardant son pays dans un état de crise perpétuelle. Je sais que le premier ministre israélien affaiblit le judiciaire de son pays pour éviter de faire face aux accusations de corruption qui le plombent – en plus des mandats d’arrêt de la Cour pénale internationale qui le visent pour crime de guerre et crime contre l’humanité. Je sais aussi que, même lorsqu’il fait l’objet d’une grande impopularité, Nétanyahou se sert de la guerre pour rester en place.


« Ce qui unit Trump et Nétanyahou, au-delà des intérêts géopolitiques, ce sont leurs conditions humaines. On a affaire à deux hommes qui veulent le pouvoir non pas seulement parce que c’est une drogue, mais aussi pour éviter la prison. Pas plus tard que la semaine dernière, NPR révélait que le FBI avait évité de divulguer des témoignages des dossiers Epstein qui pourraient incriminer directement le président américain. L’attaque sur l’Iran agit aussi comme une fulgurante éclipse médiatique, juste au moment où Trump en avait particulièrement besoin.


« Si Nétanyahou et Trump peuvent s’échanger des plans militaires en excluant le Congrès américain du secret, je les crois aussi capables de s’inspirer des manières d’exploiter la guerre et le chaos pour s’accrocher au pouvoir. Avec l’approche des élections de mi-mandat, le président américain a déjà évoqué des doutes sur la capacité des États à tenir un scrutin juste, et utilise les opérations de l’ICE pour créer un état d’urgence nationale. Je me demande si, à terme, cette guerre peut devenir un autre outil « d’état d’exception » employé par Trump pour s’accrocher malgré l’impopularité. Je me dis qu’on doit au moins, quelque part, tenter de faire le calcul.


« Je ne pourrai donc jamais exactement savoir toutes les forces qui triturent les entrailles du peuple iranien cette semaine. Je ne sais pas non plus sur quel élément concret s’appuient les analystes qui accueillent l’intervention israélo-américaine comme si, dans les derniers jours, quoi que ce soit avait été accompli qui nous rapproche nécessairement d’une forme de libération des peuples. »


Ce qu’on ne sait pas sur l’Iran

Chronique

Émilie Nicolas

Le Devoir

le 5 mars 2026




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