06 juin 2026

Entrevue avec Vladimir Kara-Mourza - Pour ne pas devenir fou

 

« Chtcharanski jouait des parties d’échecs contre lui-même. Boukovski construisait des châteaux imaginaires dans les moindres détails architecturaux.


« Moi, même si je suis russe, je suis nul aux échecs et je ne sais pas faire de construction, alors j’ai appris l’espagnol », me dit Vladimir Kara-Mourza, de passage à Ottawa la semaine dernière.


« L’homme de 44 ans est probablement l’opposant au régime de Vladimir Poutine le plus célèbre. Je veux dire : parmi ceux qui ne sont pas morts. Comme Alexeï Navalny, mort emprisonné en 2024. Ou Boris Nemtsov, politicien libéral assassiné en 2015 tout près du Kremlin, et pour qui Kara-Mourza avait travaillé.


« Ils ont été tués par ordre direct de Poutine », dit Kara-Mourza, lui-même victime de deux tentatives d’assassinat par empoisonnement qui l’ont plongé dans le coma, en 2015 et en 2017. Après un bref exil à Washington, il est malgré tout retourné héroïquement en Russie après l’invasion de l’Ukraine, en 2022, pour poursuivre sa lutte contre le régime. Cette fois, il a été condamné à 25 ans de pénitencier pour « haute trahison ».


« On a l’impression que votre emprisonnement en Sibérie ressemble aux descriptions du goulag soviétique…


— Ça ne ressemble pas, c’est exactement la même chose. Comme historien, j’ai étudié l’histoire des dissidents pendant l’Union soviétique. Je relisais les mémoires des dissidents, Vladimir Boukovski, Nathan Chtcharanski, Soljenitsyne, d’autres, et c’est fou comment rien n’a changé. J’avais l’impression d’habiter dans leurs livres. Tout est pareil. Les cellules. L’horaire de la journée. Le froid. La chaleur. À Omsk, on vit sous le climat continental extrême. C’est -40 °C en hiver et 40 °C en été. Au moins, l’hiver, on peut s’abriter.

« Le pire, toutefois, c’est l’isolement. J’ai compris pourquoi les règles Nelson Mandela de l’ONU considèrent qu’après 15 jours, l’isolement est considéré comme une forme de torture. »


Sur les deux ans et demi de détention, il a passé un an complet en isolement.


« On commence à devenir fou. Vous êtes dans une cellule de trois mètres sur quatre, avec de petites fenêtres, il n’y a rien à faire, vous n’avez aucun contact. J’avais droit à un livre dans la cellule de confinement et à deux dans la cellule ordinaire. Je pouvais les changer. Pendant le carême, je lisais la Bible. Je lisais Dostoïevski, lui aussi a été emprisonné. Soljenitsyne. Beaucoup de littérature russe…


« Mais aussi, j’ai pu acheter un livre d’espagnol de niveau universitaire, dit-il dans un français impeccable. Je le mémorisais. Ce n’était pas pour parler espagnol, mais pour ne pas devenir fou. Ce n’est pas une métaphore. On devient fou. On ne sait plus où est la frontière du réel. On commence à oublier les mots, les noms, on parle avec les murs. Si j’étais vraiment devenu fou, j’aurais pu hurler aux gardes dans un castillan parfait. »


« Seul changement depuis le goulag, dit-il : la permission de correspondre. Une heure et demie par jour, il avait droit à du papier et un stylo. C’est ainsi que, dans ses lettres à sa femme, il écrivait des chroniques pour le Washington Post.


« Le 1er août 2024, un échange de prisonniers impliquant huit pays lui a permis d’être libéré avec 26 autres personnes et de retrouver sa femme et ses enfants aux États-Unis.


« Depuis, il a repris des forces et se consacre à deux tâches : plaider pour libérer les prisonniers politiques en Russie et préparer le retour à la démocratie dans son pays.


« Selon les données publiques, il y a plus de 2000 prisonniers politiques en Russie. C’est une catastrophe. Dans les années 1980, pour l’ensemble des 15 républiques soviétiques, il y en avait 750.

- Vladimir Kara-Mourza 


« C’est une question de liberté, bien sûr, mais aussi de vie ou de mort. Depuis ma libération, 42 d’entre eux sont morts en prison. Sept cette année seulement. »


S’il s’est déplacé au Parlement canadien, c’était pour témoigner en faveur d’un élargissement des sanctions contre les dirigeants russes. Le projet de loi C-219, présenté par le député conservateur James Bezan et appuyé par d’autres députés, vise à étendre les sanctions « Magnitski », du nom d’un avocat russe anticorruption mort emprisonné.


« Sous l’impulsion de Kara-Mourza et d’autres, les États-Unis, le Canada et l’Union européenne ont adopté depuis 14 ans une loi visant les hauts dirigeants et oligarques russes, les interdisant de territoire, d’accès au système bancaire ou de toute propriété. Cela n’empêche pas les membres de leurs familles de voyager, d’étudier ou de s’installer dans ces pays. « Ils se cachent derrière leur famille, dit-il. Il faut augmenter la pression. »


« La politique de l’administration Trump est honteuse. C’est une politique de normalisation des relations avec un dictateur, un usurpateur, un meurtrier. Et on l’a vu marcher sur le tapis rouge avec le président des États-Unis en Alaska. Beaucoup de présidents des deux partis ont fait la même chose. George Bush a regardé Poutine dans les yeux et dit avoir vu son âme, Barack Obama a appuyé la réinitialisation et l’apaisement… Mais avec Trump, ça va plus loin. Trump aime vraiment Vladimir Poutine. Il veut être comme lui, avec un système sans élections, sans justice indépendante, sans médias indépendants. Quand Poutine est arrivé au pouvoir, la Russie avait connu seulement 10 ans de démocratie. Elle était jeune et faible, c’était facile de la détruire. Aux États-Unis, cela fait 250 ans, c’est plus difficile… »


« Mais où se situe l’opinion publique russe ?

« Il faut se méfier des sondages en Russie, un homme a été condamné à cinq ans de prison, seulement pour avoir critiqué la guerre au téléphone. Malgré tout, le seul institut indépendant, Levada, indique que 62 % des Russes veulent un traité de paix avec l’Ukraine. On peut seulement imaginer quel est le vrai portrait. »


La meilleure lecture de l’opinion, cela dit, est dans le comportement répressif du régime. Tous les opposants à la guerre sont classés comme « agents de l’étranger » ou « extrémistes ».


« C’est faux de dire que les Russes soutiennent la guerre, sinon ils les laisseraient. Ils ont peur. »


***


Le régime semble pourtant inamovible…


« Je repense souvent au titre d’un ouvrage sur la fin du régime soviétique : « C’était éternel jusqu’à ce que ça disparaisse.» Il est tombé en trois jours en août 1991. Comme le régime impérial tsariste en 1917. Je suis profondément convaincu que les changements arriveront de manière aussi soudaine. Poutine est devenu paranoïaque, il se cache dans ses bunkers, n’apparaît presque plus en public. Ce sera peut-être dans deux semaines ou dans trois ans. Mais il faut être prêt. On ne peut pas répéter l’erreur des années 1990. Les fenêtres historiques sont toujours très courtes. Il faut préparer cette feuille de route des changements démocratiques immédiatement. »


« Quand Poutine partira, ce ne sera pas la démocratie, mais il y aura une occasion de l’installer. »

- Vladimir Kara-Mourza 


Pour cela, une sorte d’école parlementaire russe existe au Conseil de l’Europe, où une vingtaine de dissidents russes de toutes tendances se réunissent.


« Il y a un stéréotype cultivé par Poutine. C’est vrai que la tradition démocratique a été plus faible que la tradition autoritaire, mais elle existe et peut s’installer. Il y a eu des débats dans l’Église orthodoxe russe remontant au XVe siècle. La Russie a connu une sorte de Magna Carta en 1550 qui créait des garanties judiciaires. Au XVIIe siècle, une première tentative de monarchie constitutionnelle a été entreprise. Il y a eu le soulèvement des décembristes en 1825. De 1905 à 1917, la Russie était une démocratie constitutionnelle. Et dans les années 1990, il y avait de graves problèmes économiques, mais des élections libres et des médias indépendants.


« L’installation d’une démocratie n’est pas seulement dans notre intérêt, mais dans celui du monde entier. La répression interne et les agressions à l’extérieur du pays sont les deux faces de la même médaille. Le gouvernement qui ne respecte pas les droits de ses citoyens ne respecte pas les frontières de ses voisins. La paix et la sécurité en Europe dépendent de la démocratie en Russie.


En plus de prendre des sanctions, il faut saisir les biens russes gelés en Occident [300 milliards]. « C’est Poutine qui détruit l’Ukraine, ce devrait être lui qui paie pour reconstruire l’Ukraine. »

-Vladimir Kara-Mourza 


« À vivre tout ce qu’il a vécu, et la menace constante qui pèse sur lui-même à l’étranger, on pourrait comprendre qu’il abdique.


« Tout ce qui m’est arrivé a renforcé ma conviction que ce que je fais est juste. Pas un seul moment je n’ai douté. J’ai peur, comme tout le monde. Mais il faut agir malgré cela. Si on ne fait rien, les dictatures ne tombent pas d’elles-mêmes. Le but de toute ma vie est de transformer la Russie en un pays démocratique. Il y a 50 ans, la moitié de l’Europe était sous dictature. Maintenant, il en reste seulement deux, la Russie et la Biélorussie. »


Entrevue intitulée

«Les dictatures ne tombent pas d’elles-mêmes »

Yves Boisvert

La Presse

le 6 juin 2026


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