Une Libano-Québécoise témoin des bombardements israéliens sur le Liban exprime le désarroi d’un peuple subissant la violence de son voisin.
« Je ressens aujourd’hui le besoin d’écrire pour livrer un témoignage « du dedans ». Au moment même où j’écris ces lignes, à 30 km de Beyrouth, le fracas des avions déchire le ciel au-dessus de ma tête. Ces engins de mort rappellent sans relâche qu’ils sont là pour effacer des quartiers et briser des vies, plongeant la population libanaise entière dans un état de stress permanent.
« Nous traversons des heures sombres au Liban comme dans toute la région : un chaos à ciel ouvert dont l’écho fait trembler le monde.
« Alors que l’attaque illégale de l’Iran et l’escalade régionale qui a suivi font craindre une catastrophe globale, la situation ici s’inscrit dans une complexité historique trop souvent occultée.
« On ne peut saisir le drame actuel sans remonter aux racines du conflit. Le Hezbollah, aujourd’hui au cœur des tensions, est né des décombres de l’invasion israélienne du début des années 1980.
« Si ce mouvement pèse désormais lourdement sur la souveraineté du pays, son existence demeure indissociable du traumatisme d’une occupation étrangère. Au cœur de ce tourment, la question palestinienne reste un des épicentres de tensions ; un héritage de souffrances que ce peuple et ses voisins qui l’ont accueilli subissent de plein fouet depuis plus de 80 ans.
L’exode forcé
« L’armée israélienne a ordonné l’évacuation de tout le territoire situé au sud du fleuve Nahr ez-Zahrani, dans le sud du pays, lourdement touché par les bombardements israéliens.
« Imaginez l’ampleur du désastre : on demande à près de 1 million de personnes – soit 20 % de la population libanaise – d’abandonner leurs maisons, leurs terres et leur histoire.
« La zone visée, environ 1470 km² (14 % du territoire), touche des centres de vie millénaires comme Tyr, Nabatieh, Bint-Jbeil ou Marjayoun. C’est un bouleversement humain sans précédent dans l’histoire récente du pays.
« Depuis l’escalade du 2 mars, le nombre total de personnes déplacées a désormais atteint 1 million de personnes et le bilan humain s’élève à 1001 morts, dont plus de 118 enfants et 2584 blessés (en date du 19 mars selon les chiffres du ministère de la Santé libanais1).
Une terre empoisonnée : l’effacement par la chimie
« La violence, ici, ne s’arrête pas aux sifflements des missiles ; elle s’insère désormais dans nos sols et nos poumons ; elle est chimique et environnementale.
« L’aviation israélienne a procédé à des épandages massifs de glyphosate sur les terres du sud du pays, à des concentrations de 20 à 30 fois supérieures à la normale, selon le ministère de l’Environnement libanais2. Cela est un empoisonnement délibéré de la fertilité du Liban.
« L’épandage aérien de produits chimiques toxiques en temps de guerre est strictement interdit et constitue un crime de guerre. Plus grave encore, l’utilisation illégale de munitions au phosphore blanc transforme nos paysages en brasiers, marquant les corps de blessures à vie3.
« Ces terres, aujourd’hui intoxiquées pour les décennies à venir, ne sont plus seulement des zones de combat, mais des zones de traumatismes.
L’illusion d’une paix bâtie sur la haine
« On nous parle de « droit à la défense », mais quel droit autorise le ciblage de 12 membres du personnel soignant dans un centre de santé au sud du Liban le 13 mars dernier4 ?
« Quel droit autorise la destruction de plus de 1400 résidences civiles ou la mise en péril du site archéologique de Tyr, classé à l’UNESCO5 ? On ne construit pas la paix en attaquant tous ses voisins.
« Au Liban, avec des milliers de violations recensées depuis le prétendu cessez-le-feu de novembre 2024 – et en frappant les populations civiles, des centres de soins et même des villages chrétiens non affiliés à la milice visée6, Israël ne fait que semer les graines d’une haine et d’un ressentiment durables, alimentant ainsi l’engrenage de la violence.
« Dans ce chaos, le respect du droit international reste notre seul socle commun. S’il est sacrifié, nous basculerons définitivement dans la loi de la jungle, où la destruction des nations est dictée par la loi du plus fort. « La violence est aussi inefficace qu’immorale, a déjà dit Martin Luther King. Elle est inefficace parce qu’elle engendre un cycle infernal conduisant à l’anéantissement général. »
Témoignage intitulé
Sous le ciel de plomb du Liban
Julie Lebnan Libano-Québécoise, originaire du Saguenay
La Presse
le 20 mars 2026

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