Pour souligner la journée des droits des femmes,
un texte intitulé
Ainsi soient-elles
Pour toutes celles qui n’ont pas eu la chance de naître ici...
et tant d’autres qui galèrent...
Claudia Larochelle, collaboratrice
Le Devoir
publié le 7 mars 2026
« J’ai rencontré Zo sur un réseau d’entraide familial montréalais un peu avant Noël. Une histoire de bottes d’hiver devenues trop serrées pour mon fiston dont je voulais faire profiter un autre petit du coin. Il fait si froid cet hiver. Zo a vite répondu. Pour les récupérer chez moi, elle avait un autobus à prendre, des horaires de cours aux adultes à gérer, bref… Comme j’ai une voiture, j’ai proposé d’aller les déposer chez elle et, tant qu’à y être, j’allais lui laisser quelques livres pour ses enfants. Elle en a trois. Mon intuition me disait que ça ne devait pas être simple pour Zo… Pour moi, ce n’était qu’un détour en rentrant d’un rendez-vous. J’ai laissé le colis dans un sac rose à la porte de son modeste appartement sur Viau, et ainsi va la vie, on a commencé à s’écrire, elle et moi. Elle, d’abord, pour me remercier mille fois, et moi, pour lui dire que ce n’était rien pantoute, qu’ainsi va la vie et qu’entre mamans, il faut bien s’aider un peu.
« Au fil de nos discussions, elle m’a raconté que ça faisait un an qu’elle était au Québec, leurs origines malgaches, le désir de son mari de s’installer ici pour les occasions de carrière et l’espoir d’un avenir meilleur pour leur smala, ses nouvelles études pour devenir adjointe juridique, ce conjoint resté en France à régler des affaires alambiquées de citoyenneté, les changements de loi d’ici sur l’immigration, compromettant l’obtention du permis de travail, sans compter l’acclimatation périlleuse des enfants, deux au primaire, un au secondaire, ses difficultés à subvenir aux besoins de tous, les premières nuits à dormir à même le sol en attendant les meubles, bref, l’incertitude constante, la pagaille… Un truc que j’angoisse à imaginer du haut de mes grands privilèges, à commencer par ma chance d’être née ici. Je suis retournée voir Zo, samedi dernier. Avec mon fils cette fois, qui salivait devant les crêpes qu’elle nous avait préparées, tout heureux de jouer avec le plus jeune des fils. Les enfants ont cette capacité de se lier qui me fascinera toujours. Une passion commune pour Mbappé et c’était fait ! Fiston aussi a vu ce mur d’espérances auquel sont accrochés quelques souvenirs, médailles et diplômes, comme celui honorant la persévérance scolaire de Zo, ses efforts, sa capacité à aider les autres après les cours. « Pour qu’on se motive à ne pas lâcher, à ne rien regretter », qu’elle m’a dit à travers son plus beau sourire.
« Pour Zo et pour toutes les autres qui galèrent, pour ma voisine qui vit seule avec son bébé, sans aucun répit jamais, pour mon amie pigiste et malade qui n’a pas de filet social, pour ma caissière d’épicerie qui peine à payer le loyer, mais qui me complimente en me demandant toujours comment ça va au travail, pour celle qui apprivoise son genre à tâtons, essuyant les remarques transphobes, pour cette autre, la magnifique, dont on dit qu’elle a tout, mais qui lutte contre une maladie dégénérative qu’elle dissimule, pour celle qui se fait taper sur la gueule par son conjoint bien en vue et vénéré, le satané, pour cette ancienne collègue que les médecins n’écoutent pas réellement au sujet de son endométriose, pour cette inconnue de mon âge qui vit dans une tente au bord du chemin de fer, pour cette artiste de la chanson qui en arrache, mais qui ne le montre pas quand elle apparaît dans vos émissions de fins de soirée, bien apprêtée comme il se doit, pour cette adolescente dont le chum s’abreuve aux paroles d’Andrew Tate, pour cette nouvelle grand-mère incapable de prendre sa retraite, mais qui mériterait bien son repos, pour la dame qui me fait les ongles de « chanceuse » au salon de beauté de la rue Masson et dont le dos la fait souffrir à longueur de journée, pour ma triste étudiante venue d’ailleurs qui sollicite à mon bureau le soutien qu’elle n’a pas chez elle, pour cette autre femme toute menue qui court les rues aux aurores pour ramasser nos bouteilles de mieux nantis…
« Pour elles et ces autres qu’on ne voit pas, mais qui n’ont pas à être héroïques ou célèbres pour tenir debout, je souhaite des politiques qui font mieux. Ça presse. En attendant, il y a ces sacs roses laissés devant une porte, des bottes d’hiver qui trouvent preneur, des crêpes partagées un samedi midi, des messages envoyés tard le soir pour dire qu’elles ne sont pas seules, des mains qui se tendent sans jugement ni hiérarchie. Pour briser l’indifférence. Ainsi va la vie, mais ainsi pourrait aller un peu mieux si, d’abord, on la portait ensemble. J’entends déjà nos furies.»

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