« Lorsque des enfants sont rapatriés en Ukraine depuis des territoires contrôlés par la Russie, un vaste réseau de soutien se déploie autour d’eux. Certains souffrent de traumatismes, d’autres ont de la difficulté à réintégrer leur vie. Et tous doivent rebâtir leur confiance. Un accompagnement qui est encore plus crucial depuis que les autorités russes « militarisent » les enfants dans les écoles et les camps de vacances.
« Pour Yuliia Tukalenko, psychologue à la fondation Voices of Children en Ukraine, il s’agit de l’une des conséquences « les plus terrifiantes » de la propagande russe et des politiques déployées par le Kremlin. « Ce n’est absolument pas une question de choix pour ces jeunes. Nous allons devoir gérer les conséquences de cette militarisation pendant de nombreuses années », souffle-t-elle en entrevue virtuelle depuis Kiev.
« Lorsque des familles ou des enfants non accompagnés réussissent à quitter des territoires conquis par la Russie, ils sont pris en charge par une équipe multipartite rassemblant plusieurs organisations de la société civile, sous la coordination du commissaire aux droits de l’homme du Parlement ukrainien. Dès la première rencontre avec les services de sécurité ukrainiens, des psychologues de Voices of Children sont aux côtés des familles.
« Au début de la guerre, les enfants que Yuliia Tukalenko accompagnait revenaient surtout de séjours prolongés dans des camps de vacances où ils avaient été soumis à la propagande russe. Mais depuis de nombreux mois maintenant, les mineurs qu’elle traite ont été exposés à un endoctrinement encore plus poussé, y compris souvent un apprentissage militaire, et ce, directement à leur école.
« Dès le primaire, les élèves sont invités à participer à des mouvements militarisés », indique la psychologue qui a suivi une centaine de mineurs ukrainiens à leur retour de territoires occupés par la Russie. « Les autorités russes créent un climat dans lequel les jeunes ont le sentiment qu’en participant à ce type de mouvements, ils ont de la valeur, ils prennent part à quelque chose d’important et de cool. »
Armée des jeunes
« Le plus connu de ces mouvements est Yunarmiya (armée des jeunes, en français), créé en 2016 par le ministère russe de la Défense pour les enfants de 8 à 18 ans. Ce groupe, offrant une formation prémilitaire, compterait aujourd’hui 1,8 million de membres en Russie et dans les territoires occupés par la Russie. Un autre mouvement, Orlyata Rossii (aiglons de Russie, en français), a été créé en 2021 par le ministère russe de l’Éducation spécifiquement pour les enfants du primaire. Plus de 4 millions de jeunes participeraient aux activités patriotiques de ce groupe.
« Des témoignages d’écoliers récoltés par la BBC en 2025 révèlent que les enfants faisant partie de Yunarmiya bénéficient de faveurs à l’école, les incitant à s’enrôler. Ils mangent de meilleurs repas, se voient décerner des notes plus élevées à leurs évaluations, reçoivent des médailles et des cadeaux et ont le privilège de porter un uniforme militaire. La BBC a aussi révélé que des membres de Yunarmiya apprennent le maniement des armes et le pilotage des drones. Les enfants rencontrent aussi des recruteurs militaires russes.
« De son côté, l’Institut pour l’étude de la guerre à Washington a indiqué que des enfants ukrainiens vivant dans des territoires occupés sont envoyés en Russie, notamment avec le groupe Voin (guerrier, en français), pour participer à des camps d’entraînement militaro-patriotiques. D’autres effectuent des voyages en Russie pour visiter des installations militaires, comme des sites de lancement de missiles balistiques. L’objectif du Kremlin est de « former une génération d’enfants ukrainiens favorable aux forces armées russes et souhaitant y faire carrière ou les soutenir », précise l’Institut.
Déportation cognitive
« Pour Myroslava Kharchenko, avocate en chef de Save Ukraine, une organisation vouée au rapatriement et à la réhabilitation des enfants ayant été transférés en Russie ou ayant vécu dans des territoires occupés, les enfants ukrainiens soumis à cet endoctrinement ne subissent pas qu’un déracinement physique. « Il s’agit aussi d’une déportation cognitive ou mentale. Ils ne sont pas seulement déracinés de là où ils vivent. Leurs esprits aussi sont volés et on essaie de les transformer en enfants russes. »
« L’identité se construit normalement à partir de racines historiques et culturelles, mais la militarisation vient remplacer cette construction identitaire. Un ennemi est ensuite trouvé, et ils se concentrent dessus. »
- Yuliia Tukalenko
« Cette pratique est d’autant plus dommageable qu’elle est exercée sur des êtres dont l’identité est en formation, pointe Yuliia Tukalenko. « L’identité se construit normalement à partir de racines historiques et culturelles, mais la militarisation vient remplacer cette construction identitaire. Un ennemi est ensuite trouvé, et ils se concentrent dessus », dit-elle en rappelant que les enseignants russes inculquent aux élèves — même ukrainiens — que l’Ukraine est l’ennemi numéro un.
« Quand ces enfants reviennent en Ukraine, le plus important est de rétablir les liens de confiance, rend compte la psychologue. De l’espace leur est offert pour qu’ils fassent leur quête de vérité par eux-mêmes. « Nous savons que nous ne pouvons pas exercer de pression, car ils ont déjà été soumis à une pression en Russie ou dans les territoires occupés, et ça pourrait raviver le sentiment qu’on reproduit le même schème [d’endoctrinement]. »
« Les enfants doivent aussi réapprendre qu’ils peuvent s’exprimer librement et qu’ils n’auront pas de punition ou de sanctions s’ils pensent différemment. Ces apprentissages se font principalement à travers des rencontres individuelles avec des psychologues pour les adolescents et des ateliers de groupe d’art-thérapie, par exemple, pour les plus jeunes. Des activités sociales et des camps sont aussi organisés par Voices of Children. »
« L’objectif est de créer un espace sécurisant, indique Yuliia Tukalenko. L’atmosphère est dépourvue de jugement : nous ne formulons pas de conclusions critiques sur leurs comportements, leurs personnalités ou sur qui ils sont. » Puisqu’en fin de compte, le but est de permettre aux enfants d’être simplement des enfants… comme dans tout pays. »
Article intitulé
Militarisés dès l’école primaire
Magdaline Boutros
Le Devoir
le 4 juillet 2026
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