16 mars 2026

Une incompétence aux conséquences irréparables

« Le degré d’amateurisme et d’impréparation de Donald Trump et de ses acolytes en Iran est inouï. Ils ne s’attendaient sincèrement pas à ce que l’armée iranienne, ou les Gardiens de la révolution, réplique « contre des pays qui ne les ont pas attaqués » (les pays du golfe Persique environnant).


« Bouche bée, également, devant le blocage, presque sans coup férir, de la quasi-totalité du trafic commercial dans le détroit d’Ormuz. Les experts militaires soulignent depuis des décennies que cette voie maritime, par laquelle transitent d’immenses quantités de pétrole et de gaz naturel liquéfié, sans compter les engrais et d’autres éléments vitaux des chaînes de production, est extrêmement vulnérable aux attaques iraniennes.


« Deux conséquences ultra-prévisibles, annoncées par les premiers intéressés, comprises intuitivement par le moindre spectateur moyennement informé… Mais, mais : surprise à Washington ! Une vraie surprise, non feinte.


« La chaîne CNN, puis le magazine The Atlantic ont révélé jeudi et vendredi l’ampleur de l’impéritie et de l’improvisation à Washington. Hormis la maîtrise technique et tactique de la salve d’ouverture, qui a tué Ali Khamenei et doit beaucoup aux Israéliens, c’est le désert complet en matière de pensée stratégique.


«The Atlantic écrit qu’ils ont été « pris au dépourvu par le blocus effectif du détroit d’Ormuz […] même si certains planificateurs militaires avaient mis en garde contre ce risque ». Mais les hauts responsables n’ont rien voulu entendre, et n’ont pas répercuté ces objections au niveau politique.


« Depuis le retour de Trump, il y a eu une purge féroce aux échelons supérieurs de l’armée américaine. Toute pensée critique y a été éliminée, au profit de la loyauté envers le régime. On voit aujourd’hui le résultat.


« Phillips O’Brien, professeur d’études stratégiques basé en Écosse, spécialiste des forces aériennes, déclare dans une interview au blogue Substack de Paul Krugman : « C’est une situation que le gouvernement Trump a contribué à provoquer en étouffant toute indépendance d’esprit au sein de l’armée américaine. C’est pourquoi ils sont aujourd’hui complètement désemparés » devant l’Iran « qui mène une guerre asymétrique en étendant le conflit de façon horizontale ».


«Selon M. O’Brien, « ils ne savent pas ce qu’ils font. Je ne crois pas qu’ils aient eu de plan. Trump a agi comme le font les dirigeants mégalomanes : sous-estimer l’ennemi, et croire que tout tombera rapidement ». Comme Poutine en Ukraine en 2022.


***

« Donc : incompétence crasse en matière militaire. On lance une guerre sans motifs ni stratégies préétablis, sous impulsion du chef, pour le plaisir de tuer un tyran, croyant naïvement à la répétition d’un « scénario Venezuela » (lui-même totalement idéalisé).


« Ledit tyran est remplacé par pire encore, sur fond de misère sociale aggravée, sans aucun souci (même hypocrite, façon George W. Bush en Irak) pour l’extension de la liberté et de la démocratie. Avec le possible effet pervers d’un « ralliement autour du drapeau » qui pourrait profiter à la dictature.


« Voilà pourquoi tous ne se réjouissent pas automatiquement de la chute d’un tyran aussi détestable qu’Ali Khamenei. Et ce, sans être, une seule seconde, complaisants envers l’islam politique, fléau durable d’une époque dont l’Iran fut en effet l’annonciateur historique. Ou encore, sans être « aveuglés par l’antitrumpisme ».


« Critiquer ces bombardements et leurs effets pervers, ce n’est pas de l’aveuglement ou de la petite idéologie. C’est un impératif intellectuel, de l’analyse stratégique 101.


« Le trumpisme a étouffé toute voix critique, au Pentagone, qui aurait pu appuyer sur les freins. Cette incompétence aux conséquences sanglantes est le pire exemple, mais non le seul, d’un régime où la loyauté prime tout. Où les talents, la vision, les institutions autonomes sont systématiquement expulsés ou broyés.


« Ce qui indique — mais ce sera pour une autre chronique — que la droite radicale au pouvoir, aux États-Unis mais aussi en Amérique latine ou en Europe, s’avère à l’usage, et même avant d’être « facho » ou « raciste »… largement incompétente. Au Brésil avec Jair Bolsonaro, aux Pays-Bas avec Geert Wilders, en Pologne avec Karol Nawrocki, en Italie avec Matteo Salvini… Peut-être demain avec Le Pen-Bardella en France. »


À suivre.


Chronique intitulée

Incompétence au sommet

François Brousseau

Le Devoir

le 16 mars 2026

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire