La question se pose plusieurs fois par jour : faut-il s’énerver à chaque publication de Donald Trump ou hausser les épaules en disant : c’est seulement du bluff ?
« Après tout, selon sa propre théorie des négociations, exposée dans The Art of the Deal, il faut utiliser tous les leviers au maximum, faire pression jusqu’à la dernière minute, et quand tout semble conclu, menacer de tout casser pour soutirer plus d’avantages.
« Quand il dit qu’il va détruire l’Iran, ses ponts, ses usines d’électricité si les « fous furieux » ne signent pas une entente sur le « tabarnac de détroit d’Ormuz », il faut donc peut-être y voir l’expression subtile de sa technique de négociation.
« (Je fais ici une parenthèse pour refuser la traduction française de « fuckin’ » par « putain », qui ne rend pas la vulgarité du mot « fuck » dans une communication officielle. Je crois qu’au Québec, une traduction honnête, qui rend compte vraiment du niveau de violence du langage public du président des États-Unis, doit puiser dans notre répertoire de « sacres ».)
« D’autant que des négociations ont lieu par l’intermédiaire du Pakistan. Lui-même dit qu’elles sont « significatives. »
« Ce serait purement tactique, en somme ?
« Sauf qu’il ne s’agit pas d’un deal d’immeuble à Manhattan. Il s’agit d’une menace de commettre des crimes de guerre, émanant de l’homme à la tête de la plus puissante armée du monde. Dans le droit international humanitaire, même la menace d’attaques contre des installations civiles est une infraction.
« Bien entendu que les États-Unis peuvent raser le pays. Déjà, officiellement, 13 000 attaques ont eu lieu en Iran depuis un mois. Entre 1400 et 2000 civils sont morts.
« Mais est-on vraiment rendu au point où l’armée américaine obéirait à un ordre aussi manifestement criminel ? Qui la mettrait sur le même pied moral que la Russie ?
« Pas seulement face au droit international ; face à la loi américaine.
« Un général qui ordonnerait la destruction d’une usine de désalinisation, ou de tous les ponts, ou des centrales électriques, pourrait se retrouver en cour martiale un jour, même si l’ordre venait de la Maison-Blanche.
« Politico rapportait lundi que les juristes de l’armée préparent déjà une théorie pour légitimer de telles attaques : les routes, l’électricité et les ponts sont utilisés par l’armée pour transporter le matériel militaire et nucléaire, donc ce sont des infrastructures « mixtes ». À la fois civiles et militaires, donc des cibles légitimes. On pourrait ajouter dans la même logique tordue que les soldats iraniens vont à l’hôpital et boivent de l’eau, et donc les aqueducs comme les centres médicaux pourraient être détruits…
« C’est ce genre d’argument qu’Israël a utilisé à outrance à Gaza, où effectivement le Hamas se cachait dans des hôpitaux et des installations civiles. C’est ce qui fait que Benyamin Nétanyahou est accusé de crime de guerre.
« Pendant ce temps, Pete Hegseth, le secrétaire à la Défense, ne parle que de la force de frappe, jamais de la justification légale des actions. Il invoque la Bible, par contre.
« Il a procédé à une vaste purge dans les hauts rangs de l’armée, y compris en dégommant le chef de l’armée, la semaine dernière. Autant la Justice a été politisée sous Trump II, autant les forces armées, toujours scrupuleusement apolitiques, sont en train d’être remodelées.
« Alors, pour revenir à ma question du début, oui, je trouve qu’il faut s’énerver quand le président des États-Unis parle comme un chef de gang et menace de commettre des crimes aussi graves.
« On est loin des frappes punitives limitées contre un régime sanguinaire ou de « l’excursion » décrite aux premiers jours.
« On notera que Trump utilise aussi des expressions guerrières d’il y a 2000 ans, comme lundi : « Au vainqueur le butin ». Donald Trump justifiait ainsi que, comme au Venezuela, les États-Unis voudront leur part du pétrole en Iran.
« En attendant que l’échéance survienne, ce mardi à 20 h, ce qui saute aux yeux est que la Maison-Blanche veut en finir au plus coupant avec cette guerre largement impopulaire, qui fait augmenter le prix de l’essence.
« Mais comment ? À partir de l’atteinte de quel objectif exactement ? Après deux jours, il criait victoire… Mais il y est encore.
« La semaine dernière, Trump disait que les nouveaux dirigeants sont beaucoup plus raisonnables. Maintenant, il les traite de cinglés et de bâtards.
« Les États-Unis ont déjà pensé gagner d’autres guerres simplement par l’utilisation de leur force incomparable, comme au Viêtnam. Ça n’a pas suffi.
« S’ils détruisent le pays comme le président menace de le faire, la réputation des États-Unis serait aussi ravagée.
« Mais ça, Donald Trump n’en a cure ni dans le commerce ni dans les alliances militaires. Le pouvoir, dit-il, c’est la peur, et ce qui compte, c’est le pouvoir, maintenant. »
Chronique intitulée
Du bluff au crime de guerre
Yves Boisvert
La Presse
le 7 juin 2026
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