« Pourquoi le Canada échoue-t-il à réguler les géants de la tech ? Face à la menace de l’administration Trump et le trafic lucratif engendré par les contenus haineux en ligne, les experts interrogés déplorent un combat inégal qui exige une réponse collective.
« Réussir à faire une stratégie sur l’IA sans dire un mot sur la façon de traiter les données, qui sont en quelque sorte le carburant à partir duquel l’IA fonctionne, c’est vraiment quelque chose d’incroyable ! »
«Pierre Trudel, professeur émérite de la faculté de droit de l’Université de Montréal, ne le cache pas : il est terriblement déçu par les angles morts de la nouvelle stratégie d’intelligence artificielle du gouvernement fédéral.
« Ce qui manque, c’est qu’il faut s’assurer qu’une portion des flux financiers que l’IA permet de générer soit retournée vers ce qu’on pourrait appeler les producteurs d’information et vers les détenteurs de données, comme les citoyens », explique-t-il.
« J’ai interviewé Pierre Trudel et une poignée d’autres experts au cours des derniers jours parce qu’il ne se passe pas une semaine sans qu’on rapporte un dérapage provoqué par la négligence de l’un des géants du numérique.
« J’avais en tête quelques cas récents, dont celui du compte Facebook qui inquiète les policiers du Québec parce qu’il diffuse des vidéos de scènes de crimes qui semblent générées par l’IA. Ces vidéos provoquent de nombreux « commentaires crédules ou racistes », rapportait mon collègue Gabriel Béland1.
« Quelques jours plus tard, il nous apprenait qu’une Québécoise a perdu 31 500 $ après s’être laissé enfirouaper par une vidéo générée par l’IA, celle-là diffusée sur YouTube. Un faux Mark Carney y faisait la promotion d’une cryptomonnaie2.
« On le sait, c’est loin d’être la première fois que les géants de la tech laissent des fraudeurs sévir en usurpant l’identité de personnalités d’ici3.
« Ma question était aussi simple que la réponse est complexe : pourquoi n’arrive-t-on pas à dompter les géants technologiques ?
« L’une des réponses tient en deux mots : Donald Trump.
« L’exemple le plus récent étant, selon Pierre Trudel, l’aplaventrisme dont Ottawa fait preuve dans sa stratégie sur l’IA.
« Encore une fois, l’impression très désagréable qu’on a, c’est que nos politiciens ont peur de froisser l’intimidateur de la Maison-Blanche. C’est décourageant.»
-Pierre Trudel, professeur émérite de la faculté de droit de l’Université de Montréal »
« Le retour de Trump est un obstacle évident. Mais même avant son retour à la Maison-Blanche, tenir tête aux Meta, Google et autres géants américains était complexe et délicat, rappelle de son côté Michèle Rioux, professeure titulaire au département de science politique de l’UQAM.
«Car au-delà de l’occupant de la Maison-Blanche, il existe des problèmes structurels importants, explique celle qui est aussi directrice du Centre d’études sur l’intégration et la mondialisation à l’UQAM.
« Les voies du commerce électronique sont très libéralisées et c’est donc très difficile de réaffirmer un pouvoir de régulation sur le plan transnational. Surtout quand on a une administration Trump qui est très agressive sur le plan du commerce numérique. Très vite, l’accusation de discrimination envers des entreprises américaines peut surgir. »
« J’ai notamment évoqué avec elle l’impuissance de nos élus à empêcher Meta de censurer les nouvelles sur Facebook et Instagram.
« On a une entreprise gigantesque et un petit pays comme le Canada, avec une puissance d’influence intermédiaire qui n’est pas négligeable, mais qui est quand même dépendante de l’économie américaine », souligne-t-elle.
« En somme, on ne fait tout simplement pas le poids.
« Le manque de volonté de la part de nos élus est notamment lié au rapport de force qui existe tant avec les géants du numérique qu’avec le gouvernement américain. Mais le problème est plus vaste. Et nos élus n’en sont pas les seuls responsables.
« On n’a pas constaté une réelle volonté d’appliquer la loi, non seulement aux individus, mais aussi aux plateformes qui profitent de ces publications illicites. Il y a donc une espèce de nonchalance. [On se dit] que c’est bien du trouble, c’est bien des problèmes, c’est compliqué.»
- Pierre Trudel, professeur émérite de la faculté de droit de l’Université de Montréal
« Il cite le moment où, en 2019, à la suite de la mort d’une fillette de 7 ans à Granby, des usagers des réseaux sociaux n’ont pas hésité à l’identifier. C’est pourtant interdit en vertu de la Loi sur la protection de la jeunesse. Mais personne n’a alors tenté de faire respecter cette loi.
« Et ce n’est qu’un exemple parmi bien d’autres, hélas.
« Le projet de loi C-34, qui vient d’être déposé à Ottawa, pourrait changer la donne. Cette législation (qui vise notamment à interdire les réseaux sociaux aux moins de 16 ans) devrait mener à la création de la Commission canadienne de la sécurité numérique, qui « va être chargée d’imposer des règles aux réseaux sociaux », dit-il.
« À suivre, puisque son adoption n’est pas une bataille gagnée d’avance. Entre autres parce que Donald Trump nous guette.
« N’oublions pas non plus que les géants du numérique ont tout avantage à ne pas freiner ces dérives. Le contenu toxique qu’ils diffusent rapporte gros. C’est une autre des raisons pour lesquelles les dompter est si difficile.
« Les contenus négatifs qui suscitent l’indignation sont viraux. Qui dit viraux dit beaucoup de partages. Et qui dit beaucoup de partages dit beaucoup d’argent. Il y a donc des choses à faire, mais les plateformes ne le font pas », dit Mélissa Canseliet, experte en neurosciences et cyberpsychologie.
« Elle fait remarquer, elle aussi, que l’État peine à faire respecter les lois qui pourraient s’appliquer.
« Sous couvert de liberté d’expression, on oublie le fait que la discrimination est un délit, que l’incitation à la haine est un délit. On oublie ces choses qui sont fondamentales. »
- Mélissa Canseliet, experte en neurosciences et cyberpsychologie
« Dompter les géants technologiques passe aussi par la littératie numérique, affirme Mélissa Canseliet. Comprendre comment nos cerveaux sont manipulés par les géants technologiques est essentiel.»
« Et ça, ça ne repose pas seulement sur les épaules de nos élus.»
« Elle cite les pouvoirs publics, mais aussi les enseignants et les parents.
« Michèle Rioux m’a dit sensiblement la même chose. Elle a aussi ajouté les jeunes à cette liste. « Car ce sont eux qui comprennent le mieux les dangers auxquels les outils des géants du numérique nous exposent», pense-t-elle.
« C’est une coresponsabilité de tous les acteurs de toute la chaîne, affirme la professeure. Il y a une mobilisation et une sensibilisation qui doivent se faire. J’ai confiance, mais ça va être long. »
Chronique intitulée
Géants de la tech - Les dompter, trop difficile ?
Alexandre Sirois
La Presse
le 26 juin 2026
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