« Le gouvernement Carney a pris trois décisions concernant les GAFAM depuis environ une année qui démontrent une totale incompréhension du domaine culturel.
« En juin 2025, le ministère des Finances du Canada annonçait l’annulation de la taxe sur les services numériques pour faire progresser les négociations commerciales avec les États-Unis ; on a vu ce que cela a donné. En juin 2026, Patrimoine canadien annulait les décisions du CRTC, qui prévoyait relever de 5 % à 15 % la contribution des Netflix, Amazon, Disney+ et Apple TV. Ces contributions ultérieurement totalement éliminées devaient être utilisées pour appuyer la production canadienne. On prétextait une crainte de la hausse des prix pour les usagers canadiens.
« L’appui au milieu culturel passera désormais par une contribution de l’État fédéral à partir de son propre budget (600 millions) : ce seront nos impôts qui connaîtront peut-être une hausse. Mais dernièrement, une décision fédérale nullement annoncée et découverte par The Wire Report nous apprend que le Canada abandonne la défense de sa cause devant les tribunaux dans laquelle les GAFAM devaient fournir une redevance de 5 % en faveur du développement de la culture nationale.
« Le cumul de ces décisions crée une situation inédite sur le plan de l’équité fiscale. Les entreprises médiatiques qui peinent à survivre précisément en raison de la spoliation de leur contenu et de la ponction publicitaire des GAFAM doivent désormais payer par leurs taxes de toutes sortes et leurs impôts pour que le gouvernement fédéral compense leurs pertes, alors que les responsables, eux, ne paient rien. Les travailleurs des entreprises de presse ne sont pas en reste : toutes leurs contributions fiscales servent à mettre en péril leur propre emploi, puisque la politique actuelle du gouvernement Carney banalise la situation, inéquitable, et même y contribue.
« Avec leur statut de producteur-diffuseur, ces géants de l’audiovisuel agissent de façon non concurrentielle. Dans un laisser-aller réglementaire, ces mégaentreprises ont établi des positions monopolistiques qui leur ont permis de mettre la main sur l’usage de l’écoute, donc de la diffusion. Le producteur d’ici ne possède pas cet avantage et fait face à des pressions concurrentielles inéquitables.
« Les diffuseurs nationaux ne vont guère mieux. En contrôlant la production et la diffusion, les GAFAM en viennent à établir les critères pour que la création s’arrime à leur vision, à leur plan d’affaires. Le paradoxe fiscal se coiffe d’une menace délétère pour l’écologie culturelle d’une nation. Nous assistons donc à la soumission des États de droit devant des capitalistes sans âme.
« Le verdict est sans appel : les GAFAM dictent désormais la loi au Canada et dirigent des décisions cruciales concernant la culture canadienne.
« En matière d’ordres de gouvernance, il s’agit là d’une modification majeure dans l’histoire de l’humanité. L’idéal des Lumières, le désir démocratique et la liberté d’un devenir basé sur le bien commun sont relégués au domaine des souvenirs. L’avenir qui se dessine sera dicté par un nombre restreint d’individus qui se paient une armée de soldats techniques et qui alimentent le futur par des désirs façonnés par des algorithmes qui carburent au profit maximal.
« Mais cette complicité gouvernementale n’est possible que par une méconnaissance (je n’ose dire du mépris) du rôle de la culture dans une société.
« Pour M. Carney, la culture semble être un produit comme un autre, une simple donnée comptable. Nous pourrions lui rappeler tous les débats sur la reconnaissance du patrimoine culturel et sur la pertinence des exemptions culturelles dans les traités internationaux. Il ne semble pas avoir compris que la préservation de l’identité culturelle est essentielle pour une nation, car elle définit sa cohésion sociale, sa continuité historique et son influence dans le monde. Sans culture, il n’y a pas de souveraineté.
« Celui qui ne veut pas que le Canada devienne un « 51e État » est en train d’ouvrir la porte toute grande à l’américanisation forcée du Canada. Le Québec pora-t-il résister longtemps grâce à sa langue ? Le modèle d’écoute médiatique chez les nouvelles générations nous fait craindre le pire. »
Libre opinion intitulée
Quand le sauveur du Canada met son pays en péril
Raymond Corriveau
Ancien président du Conseil de presse
Le Devoir
le 1er août 2026
…
