« Chaque année, le gouvernement québécois, mon employeur, me donne le mandat d’expliquer les bases et les rouages des changements climatiques aux adolescents. J’enseigne les sciences au secondaire depuis 18 ans. Avec mes collègues enseignants, nous y passons plusieurs semaines, car nous jugeons essentiel de creuser le sujet en profondeur. Nous analysons rigoureusement les causes scientifiques, économiques et sociales ainsi que les conséquences globales de la crise actuelle. Notre objectif ultime est de pousser les élèves à utiliser la méthode et la rigueur scientifiques pour guider leurs décisions futures en tant que citoyens.
« Au terme de cette séquence, nous leur proposons une simulation du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) concernant un projet d’énergie fossile.
« Pour ces jeunes de 15 ou 16 ans, le constat est toujours d’une logique implacable, presque mathématique : le développement de nouvelles infrastructures pétrolières ou gazières est un non-sens scientifique, fondamentalement incompatible avec le maintien de conditions de vie viables sur Terre.
« Puis, hors des murs de l’école, arrive le choc brutal de la réalité politique. Avec l’annonce récente par Mark Carney de l’appui au développement d’un nouvel oléoduc d’envergure1 – un projet qui sera financé par l’argent public, par vous, par moi –, je me retrouve aujourd’hui devant un mur idéologique.
Malaise à la rentrée
« Qu’est-ce que je suis censé raconter à ces enfants à la rentrée de septembre ? Comment leur expliquer, sans cynisme, que la société qui leur demande d’étudier la science sur les bancs d’école choisit délibérément de l’ignorer dès qu’il s’agit de grands capitaux ? C’est le sentiment profond d’un abandon générationnel.
« Comment, dès lors, trouver les arguments moraux pour motiver ces jeunes à transformer radicalement leur mode de vie ? Comment leur demander de faire des sacrifices personnels – manger moins de viande, composter, délaisser la voiture solo ou restreindre leurs voyages – quand les décisions macroéconomiques de nos dirigeants rament à contre-courant ? Nous en sommes rendus à culpabiliser le citoyen en lui demandant de limiter ses requêtes d’intelligence artificielle parce qu’elles sont trop énergivores pendant que l’État subventionne à coups de milliards les énergies du passé.
« Honnêtement, je vis un immense malaise professionnel et citoyen, car pour ajouter à l’insulte, j’ai voté pour cette vision aux dernières élections.
« J’ai voté pour Mark Carney, un homme qui avait pourtant prouvé par le passé qu’il comprenait les risques financiers liés au climat. J’ai voté pour un parti qui affichait un programme de transition écologique jugé crédible, mené par un ministre de l’Environnement qui martèle l’objectif mondial d’un bilan carbone net zéro d’ici 2050.
« Aujourd’hui, je me sens floué, berné et profondément trahi par cette réalité. Devant mes élèves, je serai sans mots. Je retourne donc tenter de profiter de mes vacances d’été, mais le cynisme et l’écoanxiété de la prochaine génération, eux, ne prennent pas de vacances.
Témoignage intitulé
Comment expliquer une incohérence énergétique à des élèves
David Rousseau
Enseignant en science et technologie au secondaire
La Presse
Le 8 juillet 2026
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