« En démissionnant, l’ancien ministre de l’Environnement Steven Guilbeault a mis en lumière l’ampleur des reculs du gouvernement de Mark Carney en matière de lutte contre la crise climatique, estiment des experts consultés par Le Devoir. Ceux-ci sont d’ailleurs formels : le Canada fait fausse route en misant sur l’industrie des énergies fossiles, qui représente une menace directe pour les citoyens du pays.
« Steven Guilbeault a totalement raison de s’inquiéter des reculs du gouvernement Carney », affirme sans hésiter Catherine Potvin, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur l’atténuation des changements climatiques et la forêt tropicale et membre de l’Académie des sciences du Canada.
« La scientifique ne mâche d’ailleurs pas ses mots pour décrire les politiques du Parti libéral sous la gouverne de l’ancien envoyé spécial des Nations unies pour le financement de l’action climatique : « C’est scandaleux d’avoir perdu autant d’acquis en si peu de temps, d’autant plus que les reculs de Mark Carney justifient le discours de ceux qui disent que la lutte contre la crise climatique n’est pas importante. C’est un manque de leadership déplorable et le Canada glisse vers son identité profonde de pollueur irrécupérable. »
« C’est un manque de leadership déplorable et le Canada glisse vers son identité profonde de pollueur irrécupérable. »
-Catherine Potvin
« On veut devenir l’Arabie saoudite des Amériques », ajoute cette ancienne membre du Comité consultatif sur les changements climatiques (CCCC) du gouvernement du Québec. « On est gouvernés par le lobby du pétrole et du gaz. C’est déplorable et c’est profondément décourageant de voir ce qui se passe. »
Professeure agrégée à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke, Annie Chaloux est aussi d’avis que le fédéral fait fausse route en misant sur l’expansion de l’industrie la plus polluante au pays. « Nous sommes dans une logique inquiétante de reculs dans la lutte contre les changements climatiques. Par exemple, en promettant la construction d’un nouveau pipeline, nous sommes en train de verrouiller notre économie dans le secteur pétrolier pour les prochaines décennies. »
À cela s’ajoute la multiplication des projets d’exportation de gaz naturel liquéfié, conçus pour favoriser la croissance de l’exploitation gazière au pays, principalement en recourant à la fracturation hydraulique. Sans compter les reculs sur la tarification du carbone et sur le plafonnement des émissions du secteur pétrolier et gazier. Tout cela signifie que le Canada ratera tous ces objectifs climatiques, a déjà prévenu Steven Guilbeault.
« Je me sens trahie »
« Mme Chaloux insiste pour rappeler que l’action climatique n’est pas un enjeu environnemental. « C’est un enjeu économique et social. Le gouvernement, en faisant ce qu’il fait, est en train de nuire à tout ça. On n’investit pas dans l’adaptation climatique, on ne prépare pas notre résilience climatique et on nuit à notre commerce, notamment avec l’Europe. Tout ça est vraiment problématique. »
« Son verdict est d’ailleurs sans équivoque. « Alors qu’il a bien conscience des impacts des changements climatiques, Mark Carney, par ses gestes, est en train de sacrifier les prochaines générations. »
« L’écosociologue Laure Waridel, qui a cofondé Équiterre en compagnie de Steven Guilbeault, rappelle, à l’instar de l’ancien ministre de l’Environnement du gouvernement Trudeau, que la plateforme électorale libérale de 2025 mentionnait l’enjeu climatique à 28 reprises, alors que l’idée de construire un nouveau pipeline pour favoriser l’exploitation des sables bitumineux n’y figurait pas.
« Les gens ont voté pour Mark Carney en se disant qu’il ne fallait pas aller vers un retour des conservateurs au pouvoir. Mais on est en train de se faire servir des politiques environnementales qui sont plus graves que celles des conservateurs. »
-Laure Waridel
« Je me sens trahie », laisse tomber la cofondatrice de l’organisme Mères au front, qui milite pour la protection de l’environnement. « Les gens ont voté pour Mark Carney en se disant qu’il ne fallait pas aller vers un retour des conservateurs au pouvoir. Mais on est en train de se faire servir des politiques environnementales qui sont plus graves que celles des conservateurs. Il n’y a pas de justification économique pour ce virage antienvironnement, à part de se mettre au service de l’Alberta. »
« La crise énergétique actuelle révèle pourtant le coût du pétrole dans nos vies. On devrait donc développer des stratégies pour décarboner notre économie, comme le font plusieurs pays européens, mais aussi la Chine », ajoute Philippe Gachon, professeur au Département de géographie de l’UQAM et spécialiste des enjeux climatiques. « Plus on perdure dans notre dépendance au pétrole, plus on aggrave la situation pour notre économie, notamment parce que le coût des changements climatiques devient exorbitant. »
Crises sociales
« Le pire est toutefois à venir, selon ce qui se dégage des données scientifiques probantes. Les dérèglements climatiques vont engendrer une augmentation de la pauvreté et des inégalités économiques, des crises sociales et humanitaires majeures, une multiplication des migrants, forcés de quitter des régions devenues inhabitables, des conflits pour l’accès aux ressources, des morts, mais aussi un recul généralisé de l’espérance et de la qualité de vie.
« Le Canada ne sera d’ailleurs pas épargné par cet éventail de conséquences découlant de notre dépendance aux énergies fossiles, qui produisent 75 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. M. Gachon cite comme exemples les impacts des feux de forêt, des pénuries d’eau, de la dégradation des infrastructures, comme les routes, des vagues de chaleur provoquant des décès et des hospitalisations, de l’érosion côtière, etc.
« Uniquement au Québec, le naufrage climatique prédit par la science coûtera plusieurs dizaines de milliards de dollars », principalement en fonds publics, a déjà prévenu Alain Bourque, président du CCCC et directeur général du consortium de recherche Ouranos sur la climatologie régionale et l’adaptation aux changements climatiques.
« Dans ce contexte, le manque d’ambition en matière de transition énergétique et les reculs imposés par le gouvernement Carney ne sont pas une option, affirment les experts.
« La situation actuelle n’est d’ailleurs pas une fatalité, souligne Catherine Potvin. « Le Canada a tout pour lutter contre les changements climatiques : nous avons tout pour développer les énergies propres, nous avons la richesse nécessaire, nous avons des gens bien formés pour aller de l’avant avec la transition énergétique. » Mais le temps commence à manquer pour éviter le pire, redoute-t-elle. »
Article intitulé
Steven Guilbeault a-t-il raison de s’inquiéter des reculs climatiques du gouvernement Carney?
Alexandre Shields
Le Devoir
le 29 mai 2026, mis à jour à 20 h
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