07 juin 2026

Cuba dans la tourmente - À quoi s’attendre de Washington ?

 Jamais, dans l’histoire récente du pays, Cuba n’avait subi une pression américaine aussi importante. Alors que la population est à bout de souffle, l’administration de Donald Trump lorgne l’occasion d’instaurer un changement de régime. Comment et pourquoi ? Deux experts établis aux États-Unis répondent.

La situation a-t-elle déjà été aussi grave ?

« L’île subit toute une série de pressions économiques et psychologiques d’une ampleur sans précédent », répond Christopher Hernandez-Roy, directeur du programme des Amériques au Center for Strategic and International Studies (CSIS) de Washington, en entrevue avec La Presse. « On n’a rien vu de tel dans l’histoire récente. C’est, de loin, le maximum de pression que les États-Unis ont exercée sur Cuba. »


« La situation, déjà alarmante, s’est considérablement détériorée depuis une semaine. Devant une pénurie de carburant qui se poursuit, les grands transporteurs aériens ont suspendu indéfiniment leurs vols vers l’île des Caraïbes. Les paiements par carte de crédit des géants américains Visa et Mastercard sont désormais bloqués. Des chaînes d’hôtels, comme la canadienne Blue Diamond ou l’espagnole Iberostar, ont annoncé la fermeture immédiate de plus de 70 établissements.


« De plus, quiconque ose faire affaire avec le Groupe d’administration d’entreprises (GAESA) – conglomérat militaire qui gère les secteurs clés du pays – s’expose à des sanctions du gouvernement américain, qui survole actuellement Cuba avec des drones et des avions de surveillance.


Quelles sont les conditions de vie des Cubains ?

« Les 11 millions de Cubains vivent aujourd’hui dans un contexte « probablement pire » que lors de la « Période spéciale » (Período especial) de 1990, quand l’effondrement de l’Union soviétique avait plongé le pays communiste dans la crise, selon M. Hernandez-Roy.


« Pannes de courant de 20 heures par jour, pénuries de nourriture, ordures qui s’accumulent dans les rues… Le manque de pétrole entraîne bon nombre d’effets néfastes sur le quotidien de la population. Les écoles ferment régulièrement et les transports sont à l’arrêt. Sur place, les habitants peinent à réfrigérer leur nourriture, recharger leur téléphone ou se procurer des médicaments.


« Cuba n’a jamais eu un système économique qui pouvait fonctionner sans le soutien financier d’autres pays. Mais ces nouvelles sanctions ont approfondi la crise humanitaire », note Renata Segura, directrice du programme Amérique latine et Caraïbes à l’International Crisis Group, au téléphone.


« Si l’on excepte Haïti, Cuba constitue le cas le plus critique du continent américain. Le fait que la crise étrangle tout le pays, et pas seulement une région, est particulièrement alarmant, remarque Mme Segura.


Pourquoi Donald Trump se comporte-t-il ainsi avec Cuba maintenant ? 

«D’abord, l’administration Trump a explicitement placé l’hémisphère occidental au sommet de ses priorités en politique étrangère, dans sa Stratégie de sécurité nationale (NSS) publiée en décembre 2025. « À l’évidence, on veut revitaliser la doctrine Monroe, observe Christopher Hernandez-Roy. Les États-Unis sont l’hégémon de leur région du monde, et les autres pays autour doivent s’y conformer. »


« Ensuite, pour le président, Cuba, qui représente un antagoniste de Washington, a valeur de symbole. « Ce serait une victoire pour lui de forcer un changement de leadership qui remet tranquillement Cuba dans l’orbite économique des États-Unis », poursuit l’expert.


« Trump est manifestement obsédé par son héritage. S’il force un changement de régime à Cuba, on se souviendra de lui », ajoute-t-il.


« Le président Miguel Díaz-Canel, en fonction depuis 2018, succède à Raúl Castro (2008-2018), qui est lui-même le frère du révolutionnaire Fidel Castro. Celui-ci dirigeait à La Havane depuis la révolution, près de 50 ans auparavant.


Il n’y a pas que Trump dans cette histoire, non ?

« Effectivement. Pour le secrétaire d’État américain, Marco Rubio, qui est d’origine cubaine, « ramener la démocratie à Cuba est le projet de sa vie », affirme M. Hernandez-Roy. Ce potentiel candidat à la présidence désire un changement « plus structurel » que son patron, à qui une simple victoire transactionnelle qui soit favorable aux États-Unis suffirait, ajoute Mme Segura.


« Les deux experts consultés par La Presse se rallient par ailleurs au consensus international : Cuba est un régime autoritaire qui a tué des opposants, commis des actes de torture et des entorses importantes au droit humanitaire. « Personne ne devrait pleurer s’il est renversé. Ce n’est pas un régime amical, même si beaucoup de Canadiens y vont en vacances », prévient Christopher Hernandez-Roy.


Qu’en pense le public américain ?

« Début mai, un sondage de la firme YouGov révélait que 64 % des Américains sont opposés à une guerre avec Cuba, idée soutenue par seulement 15 % de la population.


« Après le Venezuela et l’Iran, s’il y avait une troisième intervention militaire, je pense qu’il y aurait un très faible soutien, hormis chez quelques tenants de la ligne dure dans la diaspora cubaine », estime Christopher Hernandez-Roy.


« De nombreux Cubains sont fiers de la révolution et opposés à une intervention des États-Unis, mais les gens sont dans un état si vulnérable qu’ils pourraient se résigner à accepter une forme de changement, enchaîne Renata Segura, de l’International Crisis Group. Particulièrement les plus jeunes, qui ont vécu toute leur vie en crise et qui n’ont vu aucun avantage à ce régime. »


À quoi s’attendre pour la suite ?

« Tant une chute soudaine du régime communiste du président Miguel Díaz-Canel que son renforcement sont possibles. Les experts n’excluent pas une action militaire américaine dans les prochains mois, mais ne s’attendent pas à une invasion à grande échelle. Donald Trump a dit souhaiter mettre un terme à son conflit en Iran avant de s’occuper activement de Cuba.


« Ce sont les détails d’un éventuel changement de régime qui demeurent « la question à un million de dollars ». L’opposition est interdite, alors qui jouerait son rôle ? La société civile est réprimée, alors qui parlerait ? « Voilà le plus gros problème » dans la tête des figures d’autorité à Washington, illustre Renata Segura.


Article intitulé

Emprise américaine sur Cuba - À quoi joue Donald Trump ?

William Thériault

La Presse

le 7 juin 2026

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