La philanthrope et présidente du conseil du regroupement Patriotic Millionaires Canada, Claire Trottier, croit que la société peut exiger une plus grande contribution des gens les plus nantis, notamment pour freiner la concentration de la richesse.
« À New York, en France, ailleurs dans le monde et maintenant ici au Québec, la taxation de la richesse s’impose dans le débat public. Je suis heureuse qu’on se lance enfin dans cette conversation, parce que cette solution s’attaque à la racine de tant de nos problèmes : un système économique et politique qui mène directement à une concentration sans précédent de la richesse et du pouvoir entre les mains d’une petite minorité de personnes et d’entreprises, alors que la plupart des gens voient leur niveau de vie stagner ou diminuer.
« Nous connaissons tous le contexte : crise du logement, coût de la vie, crise climatique, instabilité géopolitique, montée de l’autoritarisme et menace imminente de l’intelligence artificielle (IA) sur l’emploi. Nos systèmes de santé, de transport et d’éducation manquent cruellement de ressources et peinent à répondre aux besoins de la population.
« Le système actuel nous a menés à cette situation et ne fonctionne tout simplement pas ; 0,5 % de la population canadienne possède plus de 19 % de la richesse1. L’économie du « ruissellement vers le bas », qui veut que la richesse des mieux nantis profite à ceux qui le sont moins, a été un échec total.
« Ce qu’on a vu, en fait, c’est une économie de « jaillissement vers le haut », avec une richesse toujours plus concentrée entre les mains d’un petit nombre de personnes. On doit apporter des changements à nos systèmes économiques de manière audacieuse et novatrice, en commençant par une taxe sur la richesse. À l’heure actuelle, les ultrariches ne contribuent pas autant, en proportion à leurs moyens, que les travailleurs. Cela doit changer.
« Je suis une personne riche qui serait directement touchée par ce genre de politique, et je fais partie d’un mouvement mondial en faveur de l’impôt sur la fortune qui prend de l’ampleur. Dans une victoire majeure, le maire de New York, Zohran Mamdani, a réussi à faire adopter une taxe sur les pied-à-terre pour les résidences secondaires d’une valeur supérieure à 5 millions de dollars. Les Californiens voteront l’automne prochain sur une mesure qui mettrait en place un impôt unique de 5 % sur la fortune des milliardaires. La France est passée proche d’adopter un impôt minimum de 2 % sur les fortunes de plus de 100 millions d’euros, une proposition menée par l’économiste franco-américain Gabriel Zucman qui reviendra certainement.
« Cela n’est pas une idée radicale. L’été dernier, sept lauréats du prix Nobel d’économie ont écrit une lettre2 pour soutenir l’impôt sur la fortune de Gabriel Zucman en France. Mitt Romney – le candidat républicain à la présidence des États-Unis en 2012 – a écrit une tribune3 dans le New York Times en décembre dernier intitulée « Taxez les riches, comme moi ». Même le Wall Street Journal publie des articles4 qui reconnaissent les défis posés par les faibles impôts sur les ultrariches.
« Selon un sondage Léger, 77 % des Québécois sont favorables à la proposition de Québec solidaire de taxer les plus riches. Il s’agit d’une idée largement partagée tant par les experts de renom que par les citoyens, et j’espère que tous les partis politiques l’intégreront dans leur programme.
« Je milite en faveur d’une taxe sur la richesse depuis 2019 et j’ai entendu tous les contre-arguments. Je veux en aborder deux. Le premier : faites donc de la philanthropie, c’est ça, la solution ! La philanthropie est un domaine que je connais bien. Les deux fondations dans lesquelles je m’implique – Euphrosine et la Fondation familiale Trottier – font des dons bien au-delà du seuil minimal, et se sont engagées à puiser soit l’entièreté ou une part importante de leurs actifs pour lutter contre des crises urgentes.
« La philanthropie peut en effet accomplir des choses remarquables. Mais on ne peut pas compter uniquement sur la générosité volontaire des gens riches pour résoudre les problèmes collectifs. De plus, les dons privés ne peuvent remplacer des décisions budgétaires prises démocratiquement.
« Le deuxième contre-argument : si on taxe les riches, ils vont partir ! Franchement, je trouve gênant de voir des personnes fortunées menacer de quitter un endroit si elles n’obtiennent pas ce qu’elles veulent. En Californie, certains ultrariches dépensent des millions pour combattre la proposition d’impôt sur la fortune, tout en affirmant qu’ils s’enfuiront si elle est adoptée.
« Heureusement, il y a des moyens d’empêcher ça de se produire. Par exemple, le Canada a un impôt de sortie qui oblige toute personne essayant de quitter le pays avec une fortune importante à payer des impôts sur les gains en capital pour tous ses actifs, et la mesure californienne s’appliquerait rétroactivement à toute personne vivant dans l’État à partir de cette année.
« Une taxe sur la richesse résoudra-t-elle tous nos problèmes ? Bien sûr que non ! Personne ne prétend que ce genre d’impôt va fonctionner comme une baguette magique. D’autres pièces du casse-tête comptent aussi, comme combattre les paradis fiscaux et assurer une gestion responsable des fonds publics. Personne d’autre n’a le choix de payer sa part d’impôts ; les ultrariches ne devraient pas pouvoir s’y soustraire.
« Un impôt sur la fortune est un outil essentiel pour commencer à s’attaquer aux inégalités croissantes de la richesse et générer les revenus dont nous avons besoin pour répondre à nos crises multiples. C’est une idée bien étudiée, appuyée par une analyse économique solide et des approches pratiques et lucides pour la faire fonctionner. Le Québec a l’occasion d’être un chef de file mondial dans ce domaine. Taxons les ultrariches !»
Qui est Claire Trottier ?
. La philanthrope Claire Trottier est titulaire d’un doctorat en microbiologie et immunologie de l’Université McGill, où elle a été professeure adjointe jusqu’en 2021.
. Elle préside le conseil d’administration de la fondation Euphrosine qui s’attaque aux crises interdépendantes de l’inégalité et du déclin démocratique. Elle est aussi membre du conseil de la Fondation familiale Trottier qui soutient des initiatives dans les domaines du climat, des sciences, de l’éducation, de la santé et des communautés. Elle a cofondé le Collectif Bienvenue, une organisation qui vient en aide aux nouveaux demandeurs d’asile arrivés à Montréal.
. Elle préside le conseil de Patriotic Millionaires Canada, un groupe qui milite en faveur de mesures fiscales plus équitables afin de réduire les inégalités de richesse.
Lettre d’opinion intitulée
Taxer les riches, une idée solide et rigoureuse
Claire Trottier
philanthrope
La Presse
le 2 juin 2026

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