13 septembre 2026

Environnement - « Tout n’est pas foutu !»



« C’est officiel, nous ne réussirons pas à limiter le réchauffement de la planète à 1,5 degré Celsius. Mais l’ex-ministre de l’Environnement Steven Guilbeault reste optimiste sur la capacité de l’humanité à éviter le pire.


La nouvelle m’est rentrée dedans : l’ONU a confirmé au début du mois qu’il est devenu impossible de limiter le réchauffement de la planète à 1,5 degré Celsius.


Il me semble pourtant que c’était hier, à Paris, que l’humanité se fixait cet objectif destiné à limiter les dégâts (c’était en 2015). Un peu plus de 10 ans plus tard, on a déjà bousillé cette occasion.


C’est donc un brin démoralisé que j’ai appelé Steven Guilbeault. Je voyais un certain parallèle entre le constat d’échec qu’il a fait en quittant la politique et cette incapacité de l’humanité à se mobiliser pour atteindre une cible si cruciale.


Bref, je voulais ses lumières sur les façons dont on peut garder espoir et se mobiliser alors que l’Accord de Paris prend l’eau et que l’ex-ministre vient lui-même de jeter l’éponge sur la possibilité d’influencer les choses de l’intérieur.


Je redoutais presque qu’il me lance quelque chose comme : « Écoute, man. J’ai essayé comme militant, puis comme ministre. Rien ne fonctionne. Je pars élever des alpagas dans Charlevoix. »


Eh bien, non. Steven Guilbeault semble avoir cette capacité de regarder un verre et d’évaluer lucidement sa part de contenu et sa part de vide sans verser dans les hyperboles.


C’est donc un regard très nuancé que jette l’ancien ministre de l’Environnement tant sur les impacts de sa propre carrière politique que sur la capacité de l’humanité à lutter contre les changements climatiques.


Commençons par cette dernière. Steven Guilbeault n’est ni surpris ni terriblement abattu d’apprendre qu’on dépassera le cap du 1,5 degré Celsius. L’écologiste rappelle que l’objectif principal de l’Accord de Paris était de limiter le réchauffement à 2 degrés, et que cela demeure possible.


« Il y a eu ce mouvement pour mettre 1,5 degré parce que moins il y a de réchauffement, moins il y a d’impacts. Mais même à l’époque, des gens très crédibles dans la communauté scientifique disaient que notre capacité à éviter un réchauffement de 1,5 degré était limitée. Comme diraient nos amis anglophones, c’était un long shot. »


M. Guilbeault rappelle qu’en 2015, les projections montraient qu’on se dirigeait vers une augmentation de température pouvant atteindre 4 degrés en 2100.


« Aujourd’hui, les prévisions oscillent de 1,8 à 2,6 degrés, dit-il. Ça montre quand même que, collectivement, on est capables de faire des progrès importants. Ce sont des milliards et des milliards de tonnes d’équivalent CO2 qui n’ont pas été relâchées dans l’atmosphère. »


« Il faut être réalistes et constater que nous sommes entrés dans l’ère des changements climatiques », ajoute-t-il.


« Mais je demeure optimiste qu’on puisse laisser à nos enfants et à nos petits-enfants une planète qui ne soit pas trop mal en point. Ils auront du travail à faire pour finir ce que nous n’aurons pas fait, mais ce sera atteignable.»

- Steven Guilbeault


M. Guilbeault trouve espoir dans le fait que si le Canada et les États-Unis reculent actuellement sur le climat, d’autres pays avancent.


« On parle souvent de la Chine, avec raison, mais il y a l’Inde, l’Indonésie… Au Pakistan, le boom du solaire est incroyable. Et l’Europe continue. On va être complètement dépassés et on va avoir l’air de dinosaures dans un monde qui est passé à autre chose », estime-t-il en parlant des États-Unis et du Canada.


Un bilan en demi-teintes

Steven Guilbeault est aussi moins catastrophé que je l’anticipais par rapport aux reculs environnementaux du Canada. Encore ici, il voit ce qui reste dans le verre.


Celui qui vient de laisser son poste de député de Laurier–Sainte-Marie rappelle que lorsque le premier ministre conservateur Stephen Harper a quitté le pouvoir, en 2015, le Canada se dirigeait vers des émissions en hausse de 11 % en 2030 par rapport à 2005.


L’an dernier, l’Institut climatique du Canada estimait que si toutes les politiques climatiques annoncées étaient mises en œuvre, le pays pouvait espérer des réductions allant jusqu’à 36 % par rapport à 2005.


Depuis, on sait que Mark Carney a démantelé plusieurs pans du plan climatique, en plus de promettre un nouveau pipeline.

« Je soupçonne qu’on va être quelque part autour de -15 % en 2030 [par rapport à 2005]. C’est moins bien que -36 %, mais mieux que +11 % », relativise Steven Guilbeault.


Il dit ne toujours pas comprendre ce qui a poussé son ancien patron, Mark Carney, à se lancer dans la construction d’un nouveau pipeline et à détricoter une bonne partie des mesures environnementales qu’il avait mises sur pied en tant que ministre de l’Environnement.


« Je n’ai pas de réponses, lance-t-il. L’une des raisons qui expliquent mon départ, c’est que je ne comprends toujours pas pourquoi on a fait ça et quelle est la stratégie. »


Trump ?

« La guerre des tarifs et la position de l’administration Trump ont été utilisées comme excuse pour faire des choses qu’on n’aurait pas dû faire », répond-il.


Le secteur du pétrole et du gaz n’est pas impacté par la guerre tarifaire. Je comprendrais si on était intervenu dans certains secteurs comme l’auto. Mais pour le pétrole et le gaz, il n’y a aucune raison logique.

- Steven Guilbeault


Il rejette dans la foulée la nécessité d’apaiser le mouvement séparatiste albertain.

« Ce n’est pas vrai que ça va aider. On a acheté un pipeline en 2018 et ça n’a pas fait bouger l’aiguille », dit-il en référence à Trans Mountain, qui a coûté plus de 34 milliards aux contribuables.


Même face aux conservateurs, Steven Guilbeault estime qu’il aurait été suffisant pour Mark Carney d’éliminer la taxe carbone pour les particuliers, une décision qu’il dit comprendre.


« C’est la seule mesure qui était devenue, et je le mets entre guillemets, impopulaire, dit-il. Quand elle a été introduite, le taux d’appui était de 60 à 65 %. À la suite de la campagne des conservateurs, qui a été très efficace, l’appui a diminué de 40 à 45 %. Et nous, les libéraux, on a été très lents à réagir. On l’a mal expliquée. »


Il estime toujours qu’une fois ce boulet largué, Mark Carney n’avait aucune nécessité politique de reculer davantage sur l’environnement.


« On a continué d’affaiblir le plan sans raison, alors que ce n’est pas ce qu’il y avait dans notre plateforme électorale », affirme-t-il.


Il dit toutefois ne pas quitter la politique dans l’amertume.

« Tout ce que moi et d’autres avons fait au cours de la dernière décennie n’est pas perdu », dit-il, affirmant que les plans sont là si quelqu’un veut un jour les mettre en œuvre.


Steven Guilbeault dit vouloir poursuivre le combat environnemental et a d’ailleurs fondé sa firme de consultation à cet effet.


« Je serai à New York pour la semaine sur le climat dans quelques semaines, où j’accompagne des organisations québécoises et canadiennes. Je serai à la COP sur la biodiversité en Arménie, à la COP sur le climat en Turquie. Je continue à travailler avec des gens d’ici et de partout sur la planète, avec d’anciens ministres de l’Environnement, avec d’anciens collègues de Greenpeace. Je suis contacté par des gens du secteur de l’investissement, du secteur privé, des communautés autochtones », énumère-t-il.


Il évoque un retour possible en politique avant même que je ne lui pose la question.

« Je ne ferme pas la porte, dit-il. Quand les conditions gagnantes seront là, comme disent mes amis péquistes, j’y penserai certainement. »


Je ne sais pas quand, je ne sais pas qui, mais je suis convaincu que dans un avenir peut-être pas si lointain, un groupe de personnes pour qui les changements climatiques sont une priorité reviendra au pouvoir à Ottawa.

- Steven Guilbeault


De la même façon, il ne s’inquiète pas trop de constater que l’environnement ne figure plus parmi les principales priorités de la population.


« J’ai la chance, le privilège ou l’âge, c’est selon, d’avoir vécu plusieurs de ces vagues au cours des 30 dernières années, dit-il. Quand l’économie va mal, les gens se demandent comment ils vont arriver à la fin du mois et les problèmes qui sont perçus comme à plus long terme sont un peu mis de côté. Mais quand l’économie va mieux, ça revient à l’avant-scène. Je suis convaincu que ces enjeux reviendront et qu’il sera de plus en plus difficile pour nos politiciens de les ignorer. »


« Il faut comprendre que le seuil de 1,5 degré n’était pas une fin en soi, conclut-il. C’est une fourchette qu’on s’était donnée. Même si on la dépasse, on ne baisse pas les bras et on continue. »


Tout n’est pas foutu, donc. Personnellement, ça m’a fait du bien de l’entendre. J’espère que ce sera aussi le cas pour ceux d’entre vous qui, comme moi, ont été ébranlés par la confirmation de notre échec par l’ONU. »


Article intitulé

Tout n’est pas foutu, dit Steven Guilbeault 

Philippe Mercure

La Presse

le 12 septembre 2026


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