« Frappe sur un train ukrainien à la frontière polonaise. Attentat (raté) à la bombe volante dans un aéroport allemand. Tirs de fusées éclairantes à quelques mètres d’un hélicoptère danois. Incursion de drone dans le ciel lituanien… La Russie a multiplié ces dernières semaines les provocations contre les pays de l’Union européenne (UE), qui se retrouvent plus que jamais sur la défensive. À quel jeu joue Vladimir Poutine ? Et qu’attend l’UE pour répliquer ?
Pourquoi la Russie provoque-t-elle les pays de l’UE ?
Depuis que les États-Unis se sont retirés du jeu, l’Union européenne est actuellement le seul soutien véritable de l’Ukraine. Elle n’est pas ouvertement en guerre contre la Russie, mais fournit à Kyiv une aide financière, militaire, humanitaire et politique conséquente. Vladimir Poutine souhaite affaiblir ce soutien en testant la solidarité de l’UE, sinon sa détermination à riposter et à engager des représailles. « L’objectif est ici de faire pression et de semer la discorde au sein de l’Europe pour qu’elle abandonne l’Ukraine », explique Maria Popova, professeure de science politique à l’Université McGill. « Il s’attend à ce que la réaction [de certains pays de l’UE] soit la suivante : peut-être qu’on a soutenu l’Ukraine assez longtemps. Arrêtons de la soutenir, sinon on risque de voir nos propres concitoyens mourir… »
Pourquoi ce crescendo maintenant ?
Pour le président russe, le contexte semble actuellement favorable pour arriver à ses fins et l’emporter contre l’Ukraine. Depuis l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, les États-Unis se détournent progressivement de l’UE, ne ménageant ni le mépris ni les insultes envers le modèle européen. Les alliances d’hier vacillent, au point que la solidité de l’OTAN est désormais remise en question et que la fragilité de l’Europe devient plus évidente. La guerre des États-Unis contre l’Iran a aussi un effet négatif sur l’effort de guerre ukrainien en mobilisant des ressources militaires américaines cruciales et en détournant l’attention internationale. Poutine sait que cette « fenêtre d’opportunité » n’est pas permanente. Il veut en profiter. Une pression doit aussi s’exercer dans son entourage, compte tenu des frappes qui ont été menées tout l’été contre les intérêts économiques russes. « Tout est réuni pour qu’il puisse se dire : si je dois tenter quelque chose, c’est maintenant, je n’ai pas beaucoup d’années pour le faire. On est vraiment dans un moment qui cristallise tout ça », résume Alain De Neve, analyste à l’Institut royal supérieur de défense de Bruxelles.
Comment réagit l’UE à ces provocations ?
L’Union européenne joue de prudence depuis le début de la guerre en Ukraine. Elle veut éviter d’entrer de plain-pied dans le conflit et reste craintive face aux menaces de Vladimir Poutine, qui a plus d’une fois brandi l’épouvantail nucléaire et la menace d’une guerre totale en cas d’implication plus directe. Par conséquent, les ripostes de l’UE à la fameuse « guerre hybride » russe (qui implique aussi divers sabotages, piratages informatiques et communications toxiques) restent relativement limitées jusqu’ici, malgré beaucoup d’agitation et de gesticulation. « La réaction de l’Europe a été cohérente, bien que très conservatrice », estime Maria Popova. « Elle ne réagit qu’à 75 % aux escalades russes, mais ne riposte jamais pleinement. »
Que faudrait-il pour que l’UE s’engage plus profondément dans le conflit ?
Ces « incidents » n’ont pas encore provoqué de réplique militaire franche. On reste dans une sorte de zone grise, qui laisse l’UE hésitante. On peut aussi présumer que cette dernière activera d’autres mécanismes avant de s’engager pleinement. Il est entre autres question d’utiliser les quelque 200 milliards de dollars d’actifs russes gelés pour aider l’Ukraine à financer sa guerre, un scénario qui fait débat, pour des raisons juridiques notamment. La France souhaite par ailleurs activer la « dissuasion nucléaire avancée » (installations nucléaires hébergées par des pays proches géographiquement de la Russie). La situation pourrait toutefois basculer en cas d’erreur militaire, d’autant que la Russie frôle de plus en plus près les lignes rouges de l’UE. De nombreux diplomates, dont l’ancien premier ministre britannique Boris Johnson, ont par exemple échappé de peu à l’attaque de drone contre le train Kyiv-Varsovie dimanche, à quelques mètres de la frontière polonaise.
L’UE a-t-elle les capacités militaires de s’engager dans une guerre contre la Russie ?
Oui… si c’est avec l’aide des États-Unis, dans le cadre de l’OTAN. Sans le soutien américain, ce sera plus difficile, voire risqué, du moins à court terme. « L’Europe ne peut pas fournir la masse critique des services et soutiens que fournissent les États-Unis », explique Alain De Neve, en évoquant les moyens de renseignement, les capacités de ravitaillement, les systèmes de commandement, le maillage informationnel ou les ressources spatiales d’alerte précoce fournies par les Américains. « Et je ne parle même pas des forces à déployer sur le terrain », ajoute-t-il. Devant la possibilité d’un retrait des États-Unis, l’industrie militaire européenne a certes commencé à se relancer. Mais elle n’est pas encore arrivée à maturité. « Il faut cinq ans pour concrétiser la montée en puissance qu’on s’est promise », conclut M. De Neve. « S’il y a quelque chose qui est tenté par la Russie entre-temps, on sera réellement en difficulté. »
Article intitulé
À quoi joue Vladimir Poutine ?
Jean-Christophe Laurence
La Presse
le 16 septembre 20i26, à 19 h
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