26 juillet 2026

Extrait d’un beau texte sur le bonheur d’aimer un livre


« […] Je crois qu’il n’y a rien de plus beau qu’aimer un livre. Avoir un coup de foudre littéraire, c’est exactement comme avoir le soleil dans les yeux. On ne comprend pas trop pourquoi on est ébloui, mais on le sent immédiatement : quelque chose nous atteint avant même qu’on ait le temps de le nommer. Ce genre d’amour ne demande pas de tout comprendre. Il y a souvent des bouts qui restent flous, des phrases qu’on ne saisit pas complètement, mais qui nous touchent quand même. On sent que ça nous parle, sans trop savoir pourquoi. Comme si le livre mettait des mots sur quelque chose qu’on avait déjà en nous. Et après, ça reste. Ça change un peu notre façon de voir les choses, sans qu’on s’en rende compte tout de suite. On repense à une image en marchant, à une phrase dans une conversation, à une impression en regardant dehors. Aimer un livre, c’est ça : le laisser nous suivre, tranquillement, même une fois qu’on l’a terminé. Parfois, ça arrive n’importe quand. Dans un autobus, dans une salle d’attente, tard le soir quand on n’a plus d’énergie pour rien. On ouvre un livre sans attente, presque par habitude, et puis une phrase nous arrête. Pas parce qu’elle est compliquée, mais parce qu’elle tombe juste. Elle nous regarde. Elle dit quelque chose qu’on n’avait jamais réussi à dire nous-mêmes. Et tout à coup, lire ne ressemble plus à un effort. Ça devient une rencontre. On se met à chercher ce sentiment-là. Pas de manière consciente, mais on y revient. On tourne les pages avec un peu plus d’attention. On accepte de ne pas tout comprendre, de laisser des zones d’ombre. On comprend que lire, ce n’est pas accumuler des livres terminés, c’est apprendre à rester dans ce qui nous résiste un peu, dans ce qui nous échappe encore. C’est une manière de s’approcher de soi sans passer directement par soi. Avec le temps, on développe une forme de confiance. On sait qu’un livre peut nous attendre. Qu’il existe quelque part, sans qu’on le connaisse encore, et qu’il finira par nous tomber entre les mains au bon moment. Et quand ça arrive, on comprend que ce n’était pas une question d’être un bon lecteur ou non. C’était une question de timing, de disponibilité, de vie. Alors, quand on me demande aujourd’hui : « Lisiez-vous ? », j’ai envie de répondre non. Mais j’ai surtout envie d’ajouter : pas encore. Parce qu’au fond, lire, c’est peut-être simplement ça : apprendre, un jour, à ne plus détourner le regard, même quand on a le soleil dans les yeux. »


Extrait du texte intitulé

Le soleil dans les yeux

Jean-Christophe Réhel

Le Devoir

Le 25 juillet 2026

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire